mercredi 19 septembre 2012

Entre instruction et fascination morbide…

Extrait du ‘Petit futé’

‘Installé dans les anciens locaux du KGB, le musée retrace l’enfer des prisonniers politiques qui étaient interrogés et emprisonnés dans les cellules que vous pouvez actuellement visiter. Musée très réaliste qui peut aider à comprendre la souffrance des lituaniens sous la domination soviétique. La visite est très bien faite et les panneaux explicatifs sont en anglais. Chair de poule garantie.’

Quelques témoignages de visiteurs

‘Je ne savais pas à quoi m'attendre avant de faire la visite mais le musée est fait avec beaucoup de goût et est extrêmement fascinant. Je recommande sans hésiter de venir ici’. 

 ‘Vous êtes tout de suite pris par l'émotion en entrant dans ce musée... Cellules, salles d'interrogatoires... Tout est resté tel quel !... Les anecdotes des guides qui ont chacun connu quelqu'un, famille ou ami, touché par cette occupation sont très émouvants. A faire...‘

‘Nous y sommes allés avec ma famille et c'était super ! Vous avez une très bonne vue sur ce qui s'est passé alors... recommandé !’

 ‘Wow, ça vaut le détour. Remonter dans le temps et vous imaginer qu’ils étaient emprisonnés ici ! C'est une super visite, ne manquez pas ça’

‘Expérience géniale, allez-y. Effrayant à apprendre ce qui se passait’

“Une expérience de l’horreur ! ”

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En ce matin de semaine, il n’y a pas foule dans le musée. Et puisque celui-ci est réparti sur plusieurs étages, avec une succession de petites salles étroites, le visiteur se retrouve très vite isolé.

Peut-être une volonté architecturale ?...

Escompté ou non, l’effet est alors garanti : le visiteur qui ne serait pas sur ses gardes ne tarde en effet pas à tomber dans de nouveaux filets… les filets invisibles et pernicieux de l’émotion.

A celui qui visualise ces nouveaux filets se pose alors une question de fond : quelle est donc la vocation de ce musée ?...


Au rez-de-chaussée, le rappel des faits historiques de la seconde guerre mondiale sont rapidement introduits. Des vêtements, des armes, des ustensiles d’époques sont réunis en vitrines. Sur le verre, le texte explicatif est rédigé en police blanche, réduite et serrée. Et très dense. Tant et si bien qu’il faut une curiosité hors du commun pour en déchiffrer la totalité… qu’à cela ne tienne : des écrans de TV diffusent en boucles des images d’époque en noir et blanc. Chars en assaut, fumées de poudre, populations apeurées, corps abattus.

La visite continue. Même format : autres vêtements, autres armes, autres ustensiles, texte serré, et nouvelle TV : la traque des ‘frères de la forêt’ est filmée, et de nouvelles exécutions. Et des photos. Des cadavres déposés dans les squares des villes ou villages comme mesure dissuasive…

Autre salle : la période de déportation. D’autres photos. Très nombreuses. Des visages, des tombes, des cimetières. Au milieu de la salle, un tabouret invite le visiteur à s’assoir. Devant lui, une image noir et blanc grand format : une photo d’un immense champ de terre accidenté sur lequel, à perte de vue, une armée de croix suggèrent un cimetière sans fin. Au premier plan, une pelle est plantée dans le sol.

Sur cet arrière-plan, un vidéoprojecteur projette toujours en noir et blanc la déportation, les corps, les tombes. Au-dessus du tabouret, une croix se balance au bout de câbles métalliques tandis que des violoncelles stridents crissent sur des gammes chromatiques… nous sommes en plein pathos.





Les ficelles du filet sont si grosses qu’un réel malaise nous étreint : s’agit-il d’instruire ?...


Un brouhaha…


Voilà un groupe.
Les salles sont si petites qu’il faut se serrer. Il faut bien 2 à 3 minutes pour que tout le groupe puisse jouer des coudes et se rattrouper autour du guide.

‘Les lituaniens sont le peuple qui a le plus souffert : 68,1%, suivis des polonais avec 16,5% et les juifs avec 8,5%. Les autres nations oscillent entre 0,5 et 1,8%. Vous avez ici des photos d’époque. Vous pourrez voir combien la Lituanie a pu souffrir…’

Le discours, en anglais efficace, n’a pas duré 30’’. Les visages sont graves, hochent parfois de la tête d’un air de profond recueillement, puis on joue de nouveau des coudes : après 2 ou 3 minutes, le groupe est sorti de la salle et passe à la salle suivante… laissant le visiteur seul encore interdit.

‘C’était donc cela !... dresser une hiérarchie  de la souffrance.’


En se penchant davantage sur quelques panneaux, l’idée de hiérarchie se retrouve, avec ses pourcentages, ses classements, ses découpages par catégorie sociale… par exemple, on apprend ainsi que de 40 à 41, 12 000 personnes ont été arrêtées, emprisonnées ou éliminées, 18 000 personnes déportées dont 5 000 enfants ; 21,3% étaient des fermiers, 9,1% des soldats, 8,3% de grands propriétaires, 8% des ouvriers. Des enseignants, soldats et policiers de 3 à 5%.

Tiens, cela fait 2 fois ‘soldats’…


Dans la salle de déportation, le guide tient de nouveau le décompte des victimes et de nouveau son classement. Les verbes compter et conter semblent alors par trop se mêler pour accorder l’histoire… après deux ou trois minutes à jouer des coudes, la salle est de nouveau déserte. La possibilité retrouvée de reprendre son rythme, et de lire.

Une partie de la vitrine de droite est pourtant particulièrement intéressante et s’intitule ‘Life goes on’… on y apprend comment les personnes déportées survivaient, tenant bon an mal an à garder leur dignité, leur foi et leur culture. Comment, malgré l’interdiction formelle de discuter dans certains camps de travail, des offices religieux, des congés et des fêtes s’organisaient tout de même aux dates traditionnelles. Comment dans d’autres, des équipes de football, de basket ou encore de hockey sur glace réussissaient à se former, voire même des groupes de discussions littéraires… on y apprend également comment des populations déportées se réorganisaient socialement : organisant des actions de solidarité, des mutuelles d’assistance, célébrant même des mariages, des baptêmes. Ainsi, après la mort de Staline, certains ont finalement continué à vivre sur le lieu de déportation, s’intégrant peu à peu aux autochtones, tandis que d’autres, lorsque c’était possible, revenaient sur leurs terres natales. Dans tous les cas, la déportation ne signifiait pas, comme on aurait tendance à le croire trop rapidement en se laissant immerger par la vidéo en boucle sur fond de cimetière et la croix qui se balance au-dessus de nos têtes avec ses sons stridents, ‘disparition’ définitive et généralisée…. pièges du pathos.




A l’étage, la période post-stalinienne. La période d’activité du KGB.
De nouvelles videos, des bandes sons enregistrées qui tournent en boucles.
 
Côté texte, on y apprend quelques-unes des ruses déployées par les agents du KGB pour se fondre dans la population (déguisements en chauffeur de taxi ou d’ambulance, en paysan, en peintre de paysage, en vacancier, en parents en promenade avec poussette, avec des enfants sur une luge, etc…) et quelques ‘gadgets’ utilisés pour rester discrets (appareils photo miniatures, logés dans une boucle de ceinture, une broche, une pince à cravate, émetteurs radio logés dans une veste de ville, lunettes infrarouges pour conduire phares éteints, etc…).

Et bien sûr, les chiffres pour plus d’authenticité… qui, il faut bien l’avouer, s’avèrent tout de même d’une intelligibilité plutôt obscure…




La visite se termine enfin, pour ceux qui le souhaiteraient, par le sous-sol et ses cellules ‘laissées telles quelles pour la mémoire’. Une mise en garde est tout de même faite. Et l’utilisation d’appareils photos est interdite.

Sur la porte qui y mène, une inscription en lituanien et anglais : ‘Don’t forget to close the door, please’… on imagine qu’il ne s’agit pas de s’éviter les courants d’air.



Qu’est-ce qui motive alors de pousser cette porte ?

Certaines personnes s’abstiennent. D’autres pas.


Car nulle besoin d’être devin pour savoir ce que recèlent ces sous-sols : cellules de détention, d’interrogatoire… de torture et d’exécution.

L’air y est frais. Et humide. Les couloirs sont étroits, les plafonds bas. Les pas, pourtant légers, résonnent et leur son semblent nous monter directement à la tête. Les portes des cellules sont ouvertes. Murs suintants, rouille et salpêtre. Certaines sont capitonnées.

Certaines personnes prêtent aux objets, à la matière, une mémoire… est-ce l’imagination ? Le visiteur, seul, se sent gagner de l’intérieur par une angoisse réelle qu’il faut lutter pour maîtriser. Heureusement, il est aidé par de nouvelles grosses ficelles : dans la petite ouverture qui donne sur une cellule à travers sa porte blindée, les penseurs du musée ont logé un miroir. Astuce ridicule qui invite le visiteur à s’imaginer être de l’autre côté… la frontière entre l’instructif et le sensationnel est de plus en plus ténue, et nous avons parfois bien du mal à voir le projet ‘éducatif’, qui en appellerait davantage à l’intellect du visiteur qu’à ses tripes : y aurait-il comme une volonté de ‘convaincre’ à tout prix ? Dans quel but ?

Secouant la tête pour reprendre ses esprits, il n’est toutefois pas aisé pour le visiteur de retrouver sa pleine lucidité pour décider ou non s’il doit encore aller plus loin.

Est-ce toujours la noble curiosité qui le pousse, la quête de choses encore inconnues qui alimenteraient sa réflexion ou alors quelque chose de plus bas, plus instinctif, quelque chose comme… de la fascination pour le morbide ?


Nerfs à fleur de peau, il continue, et comprend par la disposition de certaines salles ce que ‘torture’ peut signifier. Un sens inédit qui rend la tête encore plus lourde… et craindre toujours davantage d’avancer plus en avant. Les oreilles bourdonnent à présent… du moins lui semble-t-il. Pourtant, il entend toujours le brouhaha lointain de la ville, à travers les barreaux de petites ouvertures de certaines cellules. Un peu de lumière pâle… mais si peu sous ces plafonds bas. Il est toujours temps de remonter. Arrêter là.

Secouer la tête, réfléchir…

… ‘réfléchir’…


Comment savoir si l’on est lucide si on ne l’est plus ?.......


Les oreilles bourdonnent toujours et la tête est lourde.
Secouer la tête n’y fait plus rien.
 
L’estomac semble même lourd à présent…


Pourtant... il y va.

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