mercredi 20 février 2013

Base militaire aérienne 1/2

'A partir d'ici, si quelqu'un s'aventurait à aller plus loin, il était abattu sans sommation...'
 
Edite nous indique une petite pancarte grignotée par la rouille. L'inscription (en letton) est effacée aux trois quart. Pas de barbelé, rien d'autre qu'une petite pancarte comme mise en garde...
 
Edite continue. Elle traverse une voie de chemin de fer sans rails, et s'enfile à travers les branches basses d'un saule.
 
Son raccourci ressemble parfois à une piste à gibier... et nous ne sommes pas bien sûrs que nous serions capables de retrouver notre chemin en sens inverse. Une succession de talus, de petites fosses, parfois nous croisons quelques reliques de macadam crevé par la végétation, puis le 'raccourci' plonge dans un bosquet de saules et de frênes avant de contourner une mare d'eau stagnante ou de remonter un talus derrière lequel nous attendra une nouvelle friche où de jeunes bouleaux dominent un épais tapis végétal.
 
Edite a une très bonne foulée, et nous suivons au pas, à la queue leu leu, en tendant l'oreille pour suivre son récit tout en gardant un œil tantôt sur le sol, tantôt sur une branche trop basse...
 
'Quand j'étais jeune, plusieurs personnes se sont faites abattre ainsi... et très vite, nous avons compris qu'il vaudrait mieux ne pas se poser de questions ni se montrer trop curieux... il y avait ce ballet régulier d'avions qui vrombissaient au dessus de nos têtes, et nous nous y sommes habitués. Cela fait un peu moins de vingt ans que la base a été évacuée, et j'ai parfois l'impression de les entendre encore... c'est bizarre, non ?'
 
Karles fait le yoyo... il est à un âge où l'on s'émancipe, et où on a aussi à cœur de le montrer... mais les souvenirs de sa grand-mère semblent tout de même l'intéresser... il ouvre alors la voie, tantôt à quelques pas, tantôt loin devant, s'arrêtant juste à quelques bifurcations de sentiers... peut-être autant pour savoir où aller que pour reprendre un bout de récit...
 
'L'armée rouge a quitté les lieux au début des années 90... nous l'avions pressenti : le ballet des transporteurs devenait presque continu, et ils volaient très bas... c'était inhabituel... même si nous nous y étions habitués, ces vols faisaient un boucan du diable... un grondement grave, puissant, et qui résonne jusque dans les tripes... et puis après une ou deux semaines, je ne sais plus exactement combien de temps cela a duré, le silence... un silence total... c'était une sensation très étrange !'
 
Nous remontons un petit talus toujours sous couvert de saules, puis, sans prévenir, nous quittons le bois pour déboucher sur une immense plaine, en léger dévers... l'autre rive de la plaine, visible à plusieurs kilomètres de là, est également bordée de forêt. N'était une multitude de monticules de gravas ça et là, nous aurions pu croire à une parfaite plaine sauvage ou mille espèces végétales s'épanouissent dans un ordre tout à fait aléatoire...
 
'Nous y sommes !'
 
Une steppe, une savane.... comment décrire ce paysage ?
 
Un paysage vierge... mis à part ces tas de gravas par-ci par là.
 
 
'Et après avoir évacué la base, ils ont tout détruit ?
- Non... ça, ce sont les lettons...'
 
En redescendant le talus, nous posons le pied sur une grande dalle de béton. D'autres dalles y sont accolées pour constituer une voie de circulation. Aux jointements, de grandes herbes ont poussé, tandis que sur les surfaces érodées, quelques anneaux de poussières de béton ont formé de petits atolls. Des 'flaques' de mousse craquelée.
 
'Lorsque le silence total s'est installé, cela a duré quelques jours, peut-être quelques semaines avant qu'on ne se décide à s'aventurer plus avant... il y avait des rumeurs... comme toujours quand on ne sait pas... mais comment savoir... on avait tous peur d'être tirés à vue, et il faut du temps avant d'y croire... ce genre de nouvelles n'était bien sûr pas données par le communiqué... on entendait alors tout et son contraire... et puis enfin, un groupe s'est constitué pour aller voir'.
 
Karles reste à nos côtés, attentif, pédalant lentement, confortablement assis sur la selle de son vélo et surtout assez satisfait de montrer qu'il avait tout de même bien fait d'insister pour venir avec nous...
 
'La place était bien libre... tout avait été évacué par les airs. Il ne restait plus que des bâtiments vides, les pistes et les ruelles... et tout avait été abandonné, laissé là... une sensation très étrange... tout le monde a d'abord cru qu'il se passerait quelque chose, que des hommes venus d'on ne sait où viendraient tôt ou tard... mais les saisons passaient et toujours rien...'
 
'L'été, les bâtiment de béton tremblaient sous le soleil, et l'hiver, ils étaient avalés par le givre et la neige... petit à petit, les gens s'y sont aventurés de plus en plus souvent, pour cueillir des champignons, ramasser des herbes ou encore chasser... le gibier a lui aussi très vite colonisé les lieux... des lapins partout !... et puis les gens se sont enhardis. Quelques années après l'indépendance, de nombreuses personnes se sont retrouvées démunies... la marche vers l'autonomie n'est pas une chose facile... des entreprises ont fermé, des capitaux ont été rapatriés, et bien des gens se sont retrouvés sans rien... et surtout, l'argent public a mis bien du temps avant d'être versé à nouveau... si nous n'étions pas touchés de plein fouet, après tout, il n'y avait pas tant d'hommes qui travaillaient en ville ici, il y avait juste une sucrerie pas très loin, et c'était tout, mais on comprenait tous que la situation pouvait devenir tôt ou tard délicate, et l'idée a alors germé dans la tête de certaines personnes que la base pourrait servir à glaner autre chose que des champignons et du gibier...'
 
'Peu à peu, les tôles des bâtiments, les fenêtres encore intactes, les radiateurs, les câbles et tout ce qui était récupérable ont été prélevés... si au début, il s'agissait surtout de les réutiliser localement, cela a rapidement tourné au commerce... même les dalles de béton ont été descellées... au début, il s'agissait de renforcer les routes, et puis, par un drôle de hasard, d'autres engins sont arrivés, ont constitué un chargement très conséquent et des dalles et autres matériaux ont ainsi été reconvertis pour construire dans la capitale...'
 
Un bruit de pierre qui roule... trois chevreuils viennent de dégringoler un tas de gravas et bondissent à présent par dessus les herbes hautes tout en zigzagant...
 
'La nouvelle d'un lieu abandonné où il suffisait de se servir s'est vite propagée, et nous avons alors vu défiler toujours plus de gens, venus de plus en plus loin... les canalisations ont été déterrées, les câbles le long des pistes ont été retirés sur des kilomètres... tout disparaissait à une allure folle...'
 
Nous arrivons au bout de l'allée de dalles. En travers, une piste de bitume large d'une quinzaine de mètres. Le revêtement tient encore bon, rares sont pour le moment les chouquets de végétation qui le transpercent.
 
'On prend à gauche... des hommes ont alors eu l'idée d'acheter quelques parcelles... mais à qui ?... des papiers ont été faits par la mairie. Un homme avait l'idée de refaire un aérodrome. Il avait commencé par délimiter un périmètre et rénover un bâtiment... après quelques mois, le bâtiment a été plastiqué... cela redevenait dangereux de s'aventurer par ici... à droite.'
 
Nous quittons la piste pour emprunter à nouveau un chemin de dalles... celles-ci sont crevassées, le béton s'est détaché par morceaux de leur surface, si bien que l'ossature métallique est apparente par endroits...
 
'… et puis les choses se sont tassées... mais la majeure partie de ce qu'il y avait ici a disparu'.
 
'Je regrette souvent tout ce qui s'est passé.... si on avait pu préserver le site, c'eût été une magnifique opportunité pour témoigner... pour faire un musée, quelque chose de lié à l'histoire... mais les hommes sont les hommes...'
 
 
Edite s'arrête et cueille une tige de plante qu'elle nous fait sentir. De la camomille.
 
'Voici la piste d'aterrissage' enchaîne-t-elle sans transition.
 
 
Une nouvelle piste croise en effet un peu plus loin notre allée de dalles.
Celle-ci n'a rien à voir avec la précédente......
 
Sa largeur doit atteindre au moins cinquante mètres.... quant à sa longueur... impossible de l'estimer : ses deux rives semblent se rejoindre à l'horizon. Trois, quatre, dix kilomètres ?...
 
Edite n'en a aucune idée... tout ce qu'elle sait, c'est qu'elle est longue... très longue... suffisamment en tout cas pour que des courses sauvages s'y déroulent... si au début, seulement quelques ados s'y réunissaient, testant les limites de leurs cylindrées, le lieu a peu à peu gagné en notoriété, et à présent, des courses de dragsters sont organisées à peu près une fois par an.
 
'Mon fils a été embarqué dans ces sottises... et il a eu un grave accident......'
 
 
Alors qu'elle semblait un instant replonger dans de douloureux souvenirs, nous apercevons un groupe de jeunes gens remonter la piste en notre direction... il faut quelques minutes pour que nous arrivions à leur hauteur. Ils sont estoniens, ils ont entendu parler de la base et sont venus voir. Ils reviennent des hangars... et cherchent la rampe de tir de roquettes (!).
 
Edite leur demande de répéter, et relève les sourcils...
 
'Vous avez dû être mal renseignés... il n'y a pas de rampe de tir ici... c'est un ancien aéroport... désolée'.
 
Déçus, les jeunes gens passent leur chemin...
 
Nous avons beau regarder au bout de la piste, nous n'apercevons aucun hangar...
 
'C'est parce qu'ils sont enterrés !' s'amuse Edite...
 
Nous remontons alors la longue longue piste à petits pas de fourmis, en direction des hangars...
 
Edite respire son brin de camomille, puis marche.
Le brin se balance un temps au bout de son bras, puis finit par être abandonné.
 
Nous sommes comme assommés devant l'immensité. Nous marchons de front, en silence.
 
Karles en a profité pour prendre le large en dansant sur son vélo...
 
 
... parti voir s'il pouvait atteindre le bout de la piste avant de toucher l'horizon.
 
 
 
 

samedi 16 février 2013

Au petit marché

Au réveil, de l'eau chaude attend déjà sur une des chaises de jardin, juste devant notre tente.
 
Une manière de nous souhaiter bonjour tout en nous indiquant que nous sommes attendus.
 
Edite ne tarde pas en effet à apparaître. Son sourire tranquille semble toutefois être resté au lit ce matin. On dirait même que son bob s'efforce de retenir une irruption imminente : Edite est effectivement en pétard...
 
Premièrement, la mairie est en travaux et n'est pas accessible ce matin, et deuxièmement, la personne qui détient la clef de la bibliothèque et des archives n'a pas tenu sa promesse : elle ne viendra pas à l'heure convenue... Devant ce renversement fatal des pôles terrestres, Edite nous propose alors de l'accompagner à son petit marché, où il nous faudra patienter jusqu'en fin de matinée avant de partir ensemble à la base aux alentours de midi... 'on ne peut décidemment compter que sur soi !'...
 
Le temps de réunir quelques légumes dans son panier, couper quelques fleurs, et nous voici tous trois partis en route pour le petit marché.
 
 
Elle ne se doute sûrement pas que cette matinée passée dans sa 'seconde demeure' suffit déjà amplement à captiver notre curiosité... quel est donc cet objet ? A quoi sert celui-ci ? C'est quoi ces graines ? Ça se cuisine ? Ça a quel goût ?...
 
Entre deux 'clientes', Edite prend le temps de nous expliquer, sans oublier à chaque fois de présenter ses 'héros'... des héros qui ne savent même pas se servir d'un métier à tisser... lorsque nous le lui avouons, elle rit : hé bien, nous n'avons qu'à apprendre !
 
Et la voici déjà assise derrière l'imposant cadre de bois, où nous sommes invités à la rejoindre...
 
 
Nous lui racontons que la seule fois où nous avons eu affaire à ce genre d'engin, c'était à Lyon, une grande ville de France connue pour ses tapisseries... des métiers semblables sont entreposés dans des bâtiments avec de hautes fenêtres... et reconvertis en musée. Il y a déjà longtemps de cela, et nos souvenirs sont un peu flous... quelques images seulement... à partir de plusieurs râteaux de bobines resserrées côtes à côtes, des centaines, peut-être même des milliers de fils de soie bleue balayaient l'espace et convergeaient vers une ligne, une rame, dessinant dans l'atmosphère un peu obscure et poussiéreuse du musée des lignes géométriques de lumière argentée... oui... c'est une vision qui est restée bien ancrée, empreinte toutefois de bien davantage d'esthétisme que de sensations bien réelles... car il faut bien l'avouer, les métiers à tisser ne courent plus vraiment les rues en France... entre-temps, les métiers jacquards sont arrivés, le travail a peu à peu été automatisé, et tout cela a fini en lointaines révoltes... et puis en musée... voici grosso modo ce que nous connaissions de l'engin...
 
... bref, non, nous devons bien l'avouer, jusqu'à maintenant, nous n'avions encore jamais eu l'occasion de nous y frotter vraiment...
 
Qu'un métier à tisser puisse n'appartenir qu'aux reliques du passé semble l'amuser... 'c'est pourtant si simple ! N'importe qui peut le faire !'
 
Nous voici évidemment fortement invités à essayer, à contribuer à l'ouvrage en cours en tirant 'simplement' quelques fils...
 
'Une manière d'inscrire votre passage !' se réjouit-elle...
 
 
Conduire un véhicule motorisé, qui plus est à boîte manuelle, est à peu près la seule chose nécessitant de coordonner pieds et mains qui soit enseignée à grande échelle, et cela se fait en plusieurs séances de plusieurs heures de théorie et de pratique... comment alors s'en sortir alors avec un métier à tisser avec des millions de fils provenant des quatres coins de l'univers en l'espace de quelques instants seulement ??...
 
 
Amusée et d'une infini patience, Edite mêle ses mains aux nôtres pour donner corps à l'ouvrage...
 
 
 
 
Si le résultat n'est 'pas si catastrophique', comme nous l'assure notre maîtresse d'ouvrage (parions qu'elle reprendra les derniers rangs dès que nous repartirons!), la tentative a aspiré d'un coup  d'un seul les heures restantes avant que le moment de partir pour la base ne vienne frapper à la porte...
 
 
le moment en l’occurrence a pris les traits d'un petit gaillard d'une douzaine d'années, appuyé sur le chambranle, toujours en selle, l'air pressé de repartir. C'est Karles, le petit fils d'Edite.
 
 
Il n'avait jusqu'à aujourd'hui jamais eu le droit de s'aventurer sur la base... nous comprenons alors son impatience: le jour tant attendu vient d'arriver.



 

mardi 12 février 2013

L'avez-vous remarqué ?

Une nouveauté sur le blog en ce début d'année : depuis le 1er janvier, vous avez en effet la possibilité d'être prévenu par mail de toute mise à jour du blog !
 
Pour cela, il vous suffit d'indiquer votre adresse mail dans le champ ci-dessous à gauche.
 
Il n'y a plus qu'à !
 
A bientôt.
 
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Le sens de l'accueil (2/2)...

Le crescendo d'une roue libre nous tire du sommeil.
Nous avons donc fini par nous retrouver tout à fait allongés, étendus de tout notre long sur l'herbe.

Edite est de retour. Elle est d'ailleurs ravie de nous trouver aussi 'à l'aise', et s'amuse de nos airs un brin confus... elle irradie : demain, une journée de champions nous attend, elle nous a organisé une petite virée en mairie, puis au centre culturel qui nous ouvriront leurs archives pendant qu'elle sera au marché... et l'après midi, nous irons faire un tour à la base militaire avant de...

'Une base militaire ?'

'Oui... la base militaire !... vous ne le saviez pas ? Il y avait une base militaire ici... une très grande ! C'était sûrement la plus grande du pays, vous ne pouvez pas manquer ça... vous verrez demain... après, il faudra aussi que je vous présente à telle, telle et telle personnes, et puis après...'

… et puis elle a continué ainsi, et nous avons effectivement compris que nous avions bien fait de profiter d'un temps d'accalmie pour piqer un petit somme... et qu'il nous faudrait aussi bien dormir cette nuit...


Comme une symphonie savamment orchestrée, des bruits de vaisselle se multiplient peu à peu autour de nous, se disputant l'espace sonore aux grillons qui s'enhardissent... Edite s'excuse une nouvelle fois, elle doit filer donner un coup de main à son fils, qui est en plein préparatifs : demain, il part avec sa petite famille en vacances.

Nous déambullons dans les allées du jardin, ne résistant pas au plaisir enfantin de démontrer nos infinies connaissances botaniques... 'tiens, des tomates !... des haricots !... Huummm, regarde ces cassis !'...


A quelques dizaines de pas de là, des voisins discutent entre eux.
Les outils ont rejoint les appentis, l'heure est à la causette.

D'autres préfèrent la promenade.

L'air s'est rafraîchi... une petite laine ne serait pas de trop...

Après un petit crochet vers la carriole, nous poussons un peu plus loin...

Tout doucement, nous déambulons dans les ruelles de gravier blanc, à l'orée de la forêt, souhaitant Labdien ! aux personnes rencontrées... le letton ne semble pas très différent du lituanien après tout...

Si nous sommes la plupart du temps observés avec une grande curiosité, nous ne ressentons toutefois aucune animosité... certaines personnes nous sourient même, répondant à nos 'bonjours' un peu tardis par quelques mots brefs que nous avons bien du mal à saisir...

Ce n'est que de retour à notre tente, en recherchant dans nos petits guides linguistiques que nous retrouvons les mots en question, qui en fait n'en sont qu'un seul: 'Labvakar !', qui signifie comme nous nous en doutions 'bonsoir'...

'Labvakar !' 'Labvakar !' 'Labvakar !'... nous essayons de trouver quelque moyen mnémotechnique qui puisse nous aider à le retenir... mais il faut bien avouer que ces tentatives ne sont guère fructueuses...

Nous ne sommes revenus que depuis cinq petites minutes, lorsque la porte s'ouvre. Une silhouette s'avance, prudemment. C'est un homme aux cheveux gris, assez fin... regard humble et un peu timide au dessus de sa moustache fournie, il se présente : Erik.

Il avance un peu raide, avec mille précautions. Erik nous apporte de l'eau chaude et des patates cuites, encore fumantes.

Après les avoir déposées doucement sur les chaises, il nous regarde tour à tour avec un sourire un peu crispé, mais avec des yeux vifs... quelques mots que nous ne comprenons pas, puis il mime quelque chose qui serait plus haut et sur quoi il poserait autre chose... les mimes sont un peu ridicules, et il en a conscience : il hésite entre le rire et la fuite... il désigne l'eau, les patates, dédaigne les chaises avant de renouveler son mime malheureux, en l'exagérant davantage...

... une table !...

'Tébeule ?' demandons-nous en interprétant un mime semblable.... oui, son visage s'illumine : oui, il nous propose effectivement une table pour que nous puissions manger tout à notre aise...

Si nous ne savons déjà plus comment dire bonsoir en letton, il est en revanche fort à parier que devant tant de générosité, nous retiendrons très rapidement un autre mot qui dans de telles circonstances s'avère tout à fait indispensable...


Paldies.

 
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Le sens de l'accueil (1/2)...

Allez savoir pourquoi, Edite a d'abord cru que nous étions allemands.
Les drapeaux sûrement...
 
'J'ai vu le drapeau européen, le drapeau allemand et le drapeau russe, alors je me suis dit 'ce sont des allemands en route pour la Russie !' !'
 
Lorsque nous lui faisons remarquer que ce drapeau certes bleu, blanc et rouge, n'était pas celui de la Russie, elle l'a examiné d'un peu plus près et en a convenu : ce n'est effectivement pas celui de la Russie... mais alors, de quel pays venez-vous ?........ de Pologne ?'
 
La connaissance des drapeaux ne semble pas être son fort...
 
Et après un certain moment d'hésitation, le mot 'fouaince' a fini par sortir de ses lèvres... 'Mais c'est un pays très lointain !'
Devant ses grands yeux effarés, nous nous empressons de préciser que nous ne sommes partis que de Berlin... mais cela n'altère en rien son enthousiasme : 'You are heroes !!'...
 
... à ses yeux, nous semblons être la quintessence même de l'effort divin...


Et c'est sûrement en tant que tels que nous sommes reçus... après avoir notifiée une de ses 'clientes' de son absence en lui confiant le marché, Edite nous propose d'emblée de poser notre toile sur sa pelouse, non loin de là... elle habite une modeste maison, mais nous devrions pouvoir trouver un agréable coin de verdure...

Bob vissé sur la tête, lunettes plaquées sur son nez, la voici perchée sur son vélo en route pour la pelouse. Nous la suivons, intrigués par le phénomène. Edite pédale avec énergie, et son petit crucifix, échappé de l'échancrure de son col, rebondit sur sa poitrine au rythme du pédalage. Elle sourit.

Nous remontons une rue principale, tournons à gauche au niveau d'une église, puis à droite, puis nous continuons... 'nous y sommes bientôt !' nous rassure-t-elle, redoutant peut-être que nous ne tombions d'inanition...

De jeunes maçons sont à l’œuvre... mollement à l’œuvre... vraiment très mollement... bien trop mollement au goût d'Edite : une petite halte pour leur adresser quelques mots, puis nous repartons, laissant ces ouvriers reprendre un peu moins mollement avec une mine boudeuse.

'A droite... voilà, c'est la bonne rue.'
Une chaussée de gravier fin, et défoncée tout au long.
'Oui... il y a des travaux partout... l'eau courante arrive dans nos maisons!' Nous précise-t-elle...

... et peut-être n'avons-nous pas su tout à fait contenir une certaine expression de surprise, car elle ajoute aussitôt, au risque de se répéter 'Oui, vous verrez, notre maison est très très modeste... c'est une très vieille maison...'

Nous prenons sur la gauche. Nous y sommes.


Sa maison est en bois, au toit de tôles ondulées, semblable à de nombreuses autres que nous avons déjà pu voir... mais la pelouse en question est un véritable petit paradis. Ce n'est d'ailleurs pas une pelouse, c'est un jardin florissant.

Une femme s'y affaire. Des pêches à cueillir, les dernières cerises à attraper... des légumes à biner, quelques fleurs à couper. Une autre femme, assise sur un banc à l'ombre, est occupée à transvaser des myrtilles dans des bocaux depuis des seaux. Edite nous présente tour à tour, n'omettant bien sûr pas de souligner l'exploit que nous accomplissons.

Le seul fait d'imaginer tous ces kilomètres parcourus semble déjà suffire à épuiser ces nouvelles interlocutrices... leur gestuelle très expressive nous amuse beaucoup. Une bonbonne de 2 litres est aussitôt remplie de myrtilles avant de nous être remise en main propre : 'elle dit que c'est pour reprendre des forces !' traduit Edite en riant. Nous avons beau protester, dire que c'est trop, qu'il ne faut pas, que nous avons mangé tout au long du parcours, etc... rien n'y fait.

 


Bientôt, d'autres bonbonnes se sont jointes au côté des myrtilles, remplies d'eau fraîche, puis des chaises... un petit tourbillon d'attentions dont nous sommes bien malgré nous l'épicentre... nous voudrions nous faire tout petits, mais comment nous soustraire au statut d'invités de prestige... invités de Dieu ?!

Edite s'excuse, nous invite à nous régaler de pêches, de cassis, des dernières cerises et de boire cette au fraîche venue directement de la source, bref, de nous régaler tout ce qu'il y a ici de délicieux, avant de repartir à son petit marché.

Presque soulagés d'être enfin hors d'attention, nous posons notre toile sur un petit tapis de pelouse si rase et si verte... nous y installons nos affaires, puis ne résistons guère plus longtemps à l'envie de nous asseoir à même le sol, jambes étendues par dessus des brins frais et chatouilleurs, mains posées en arrière...

 


Les maisonnettes de bois sont relativement proches les unes des autres, et les terrains communiquent entre eux... pas de barrière.

Les myrtilles, une à une, tachent nos doigts et nos langues, y laissant un agréable goût sucré... nos ventres affamés se taisent peu à peu... et ne tardent d'ailleurs plus à se faire tout à fait oublier...



... un immense bien-être...




De ces bien-êtres qui vous apesantissent et vous invitent à fermer les yeux tout en basculant la tête en arrière...


... l'intérieur de nos paupières tournées vers le ciel rougit... devient jaune... bleu...



Autour de nous, la vie...


Des bruits de binette qui émiettent la terre, quelques remontrances de mères, des piaillements d'enfants qui se mêlent à celui des oiseaux...

En chatouillant tout doucement quelques brins de pelouse entre les doigts, les yeux toujours clos, nous laissons cette vie s'incruster en nous, et se mêler à nos battements de cœur...

... nos mains s'enfoncent tout doucement dans le gazon, nos battements résonnent encore... et encore...



... que c'est bon...


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vendredi 8 février 2013

De la ressource, de Marx à Dieu...

 
L'Histoire de la Lettonie est très semblable à celle de la Lituanie. Même période de première indépendance, même destin scellé par le pacte Ribentropp-Molotov, mêmes rebondissements durant la seconde guerre mondiale, et même période d'occupation soviétique, pour arriver, la même année, à une indépendance retrouvée.
 
Depuis vingt ans, la Lettonie apprend donc à cultiver son indépendance. Avec plus ou moins de bonheur. La Lettonie est le plus pauvre des trois pays baltes. Le salaire moyen se situe entre 130 et 160 lats, soit entre 90 et 120€ par mois.
 
Selon Edite, la Lettonie n'est pas assez maligne...et bien trop fainéante. Elle n'a pas su tirer son épingle du jeu lors de la bascule de l'indépendance, attirer les investissements européens, développer son économie. Le pays est resté dans une sorte de torpeur... et s'est fait peu à peu ronger par quelques personnes plus malignes que les autres, et surtout, très individualistes...

 
Ce mot – individualiste – semble sortir de la bouche d'Edite comme une condamnation, le dernier degré de dépravation de l'homme.
 
'L'homme n'est grand que s'il contribue au bien être de tous'.
Voici l'un des pôles de la chimie de cette pile nucléaire.


Dans les faits, elle a donc ouvert ce qu'elle appelle 'son petit marché'.
 
Une pièce récupérée dans un vieux bâtiment sur la place publique, reconvertie comme entrepôt de troc. C'est sa manière à elle de lutter contre la fatalité, la misère... et l'inactivité.
 
Après avoir obtenu une autorisation gouvernementale afin d'être exonérée de toute taxe, Edite a rassemblé ce qu'elle pouvait dans la pièce et qui serait susceptible d'intéresser d'autres personnes. Quelques vêtements, des boutons, deux ou trois outils... bien peu de choses au regard de la taille de la pièce.

Le principe était simple : il fallait que cela soit profitable, mais pas aux profiteurs...
 
Si une personne n'a pas d'argent, le marché lui est tout de même ouvert : même sans argent, une personne n'est pas sans ressources... et Edite l'a très bien compris.

 
Après avoir fait des pieds et des mains, et économisé patiemment quelques années, elle a en effet pu acquérir la pièce maîtresse de son 'marché' : un métier à tisser.
 
 Le 'marché' n'est alors plus un lieu où l'on va 'faire ses courses'... le 'marché' sonne chez Edite plutôt comme un deal. Un lieu où l'on se serre la main et où l'on se met d'accord.
 
'D'accord, tu repartiras avec deux livres de pommes de terre... mais si tu ne peux ni payer ni apporter quelque chose d'équivalent, cela te coûtera une demi-heure de métier à tisser'.
 

Ceux qui ont refusé et qui se sont bornés à 'quémander' n'ont alors plus eu droit d'asile... tant qu'ils n'auront pas changé d'avis. La règle est dure, mais semble être respectée.
 
Et à présent, la pièce semble être devenue bien trop petite......

 
Il a fallu bricoler de longues tringles pour y accrocher les vêtements déposés, bientôt rejoints d'anciens uniformes. Aménager un coin vaisselle, un coin mobilier... de vieux téléphones s'y sont accumulés, ainsi que de vieilles plaques chauffantes, des poêles à bois, des marmites, de vieux fers à repasser, etc... des médailles et des galons se sont trouvé une place dans la corbeille à boutons et d'autres outils ont également rejoint le coin de la pièce, où, aux côtés de marteaux et de faucilles rouillés, s'accumulent toujours plus nombreux des haches, des fourches, des seaux, et autres pots à lait, en échange de l’emprunt pour quelques heures d'une tronçonneuse, d'une tondeuse... en contemplant tout ceci, nous ne pouvons nous empêcher de penser que la Lettonie pourrait paradoxalement avoir une bonne longueur d'avance sur nos pays occidentaux pour la course vers une économie de service...
 
Chacun est libre de déposer un objet en vente : l'argent lui sera reversé intégralement si l'objet trouve preneur.
 
Les napperons, tapis et autres ouvrages tissés par les villageois sont également vendus, et les gains distribués proportionnellement au temps passé sur le métier.
 
Comme un symbole de justice, une balance trône aux côtés d'un boulier sur une table récupérée et reconvertie en comptoir.
 
Son second 'chez soi'.
 
A l'image de la maîtresse des lieux, une petite bouilloire reste en permanence en ébullition. Le marché est également un lieu de discussion, qu'un peu de thé ou de camomille sait délier. Edite n'hésite parfois pas à laisser les rennes à telle ou telle autre connaissance pour s'absenter quelques instants. Une promotion.
 
Même sans argent, une personne n'est ainsi pas sans ressource...



Emblématiques, des bouteilles sont exposées sur une table en devanture. Elles sont également en vente. 'Cela laisse toujours une porte ouverte à ceux qui en sont victimes... et dans certains moments de lucidité et de courage, s'ils ont la force de franchir le seuil pour s'en sortir, ils sont les bienvenus'.
 
Ces bouteilles trônent aux côtés de bouquets diversement harmonieux. Les efforts de cueillette champêtre semblent se confondre aux efforts de collecte...



… et c'est au fond le cœur de l'alchimie de ce 'marché/deal' : l'effort.
 
 
La satisfaction d'un besoin bien défini en échange d'un effort... d'un 'travail'.



Quelques théories marxistes nous reviennent évidemment en mémoire... parmi lesquelles une des idées centrales : 'par le travail, l'individu se révèle à lui-même...'.

Il y a de l'être au travail, au delà de l'avoir.
 
Lorsque nous lui faisons part de ces réflexions, Edite a un sourire énigmatique... 'Marx... sûrement... mais aussi et surtout Dieu...'
 

Selon Edite, Dieu est partout... il est la cause de tout. Et si, un jour de juillet 2011, deux étrangers en tandem se sont arrêtés à quelques pas de son marché pour demander où passer la nuit, c'est que Dieu le voulait ainsi.

Pourquoi avait-elle eu besoin de quitter son marché quelques instants auparavant pour sortir et nous rencontrer par hasard ?
 
'Ce n'est pas par hasard : c'est que Dieu le voulait'...
 

A en croire Edite, Dieu voulait qu'après avoir parcouru une petite dizaine de kilomètres depuis la frontière lettone, sur cette improbable piste défoncée, nous tombions sur la seule personne angliciste des lieux pour nous accueillir... et témoigner.

 
Et c'est ainsi que, de bon gré, nous fûmes embarqués dans le vortex suractif de cette pile nucléaire... qui avait tant à cœur de nous accueillir...
 
… et de témoigner...

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mercredi 6 février 2013

Edite et Erik

'Wouhaouuuuuuuu !! You can feel the air !'
 
Une main sur le guidon, l'autre sur son bob, Edite n'a rien perdu de sa capacité d'émerveillement en partant à la retraite... du coup, elle en redemande : nous faisons un tour de piste de plus, arqués sur les pédales du tandem.
 
C'est amusant de la voir ainsi. Elle l'épiait de loin depuis quelques jours déjà, et plus le temps passait, plus l'envie semblait devenir forte : l'envie d'essayer, de découvrir... de s'y frotter. Elle n'avait jamais fait de tandem, et elle ne laisserait sûrement pas passer cette occasion de se lancer.

Et l'après-midi du dernier jour, elle s'est lancée.


 
Relevant le bas de sa robe de lin, de mi mollets jusqu'aux genoux pour enfourcher le siège arrière, bob vissé sur la tête et lunettes plaquées sur le nez, elle cramponne le guidon fixe après avoir enfilé ses sandales bien au fond des cales-pieds : la voici prête, telle une aviatrice parée pour le grand saut...
 
Oui : il y a vraiment de l'Amelia dans Edite... Amelia Earhart, une femme 'qui en avait', comme certains diraient.

Et à la question 'de quoi' que poseraient les plus naïfs, il faudrait répondre : de la rage de vivre, de la volonté, de la force...
 




Edite est une petite pile nucléaire. Depuis qu'elle a quitté sa fonction d'enseignante d'anglais (ce n'est certes pas l'idée que l'on se fait d'un métier à risques, mais il faut parfois remettre dans leur contexte certains actes et certaines décisions pour en saisir le sens plus profond...), elle mène la vie dure à son village... il faut la voir, marchant à côté de son vélo, remonter les rues, rappelant telle chose à celui-ci, demandant l'avancement de telle autre à celui-là...
 
'Il y a deux grands malheurs en Lettonie... l'alcool, et la fainéantise'.
 
Et par l'ordonnancement d'une activité débordante, il semblerait bien qu'Edite se soit promis d'éradiquer ces deux fléaux de son village.




Pour être le compagnon de cette dame de fer, il faut alors soit 'en avoir encore plus' (et dans ce cas, avoir des piles et des piles d'assiettes à démolir durant les nombreux jours de confrontation...), soit répondre à certaines lois de l'univers qui pour toute chose définit son parfait complément pour assurer l'équilibre durable...
 
Et c'est encore ce qui a dû se passer pour ce couple là.

 
Erik n'est pas un aventurier. C'est un homme tout fait de modération, une homme de contact et de proximité. Le genre d'homme à bâtir sa vie durant un cocon douillet, pour s'y sentir en sécurité, pipe aux lèvres, bien à l'abri du monde... quitte même à bâtir un bunker. Il faut bien cela pour contenir une pile nucléaire.
 
Si Edite est femme à appuyer sur la pédale de tout son cœur, lui semble garder les doigts tendus en permanence au dessus de la poignée de freins... et lorsque cette poignée se trouve à l'avant d'un tandem, et lui à l'arrière, il trouvera toujours un moyen pour garder prise sur l'allure d'une manière ou d'une autre...
 

De fait, une fois descendue de selle, presque sautillante, Edite s'est jointe à nous pour insister encore et le décider lui aussi à essayer, à découvrir... et à s'y frotter. Après quelques refus faussement dédaigneux, jouant à merveille celui que cela n'intéressait pas du tout ('que d'enfantillages!'), il a bien dû sentir que même en plantant les talons dans le sol, on ne résistait pas à la poussée d'un bulldozer...
 
Les lèvres pincées de l'homme qui se résout à passer à la casserole malgré tout ont fini par avaler ses dernières protestations, et il s'est approché de la 'bête'...
 
 
Un détail toutefois : Erik ne parle pas anglais... et nous ne parlons ni l'un ni l'autre le letton.
 

Aussi, une fois partis, sommes-nous tout à fait incapables de communiquer : mes 'ça va ?' tout comme mes autres 'on accélère ? On prend le chemin de forêt ? On se couche un peu plus dans les virages ?' passent ainsi au dessus de lui comme certaines branches du sentier, et je n'ai pas non plus forcément bien saisi la nature de ses premiers mots qui ont très vite disparu (après tout, qui ne dit rien consent, non ?)...
 
A un moment donné, seulement, le pédalier s'est littéralement bloqué, et si d'abord, j'ai pensé à un incident mécanique, j'ai vite compris en me retournant quelle était la nature de l'incident... la jambe droite et raide comme pour planter le talon, regard noir et mâchoires aussi blêmes et crispées que ses phalanges sur le cintre, Erik ne peut articuler un mot...
 
Je redescends du tandem, le tiens tandis qu'il redescend et, à sa demande (cette fois-ci, même sans mot, il semblerait que je le comprenne de manière limpide), lui laisse les commandes. Le voilà donc reparti... freins sous ses doigts et sans passager à l'arrière.
 
Il ne faut pas être devin pour savoir qu'il ne sautillera pas lorsqu'il en redescendra...



 
Tout est ainsi résumé...


 

Erik est cardiaque, et Edite diabétique.

Ils ont mis au monde trois enfants. Deux sont partis à l'aventure, en Angleterre et en Suède, le dernier est resté au pays. Et sa maison est distante de quelques mètres de celle de ses parents.
 



Il n'y a pas de hasard dans la vie...



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