mardi 20 novembre 2012

Kaunas : et après ?

'Nida, Palanga... toutes sur la côte... la presqu'île de Neringa... et Klaipėda, bien sûr, la troisième ville du pays ! En plus, c'est facile d'y aller, depuis Kaunas, c'est que de l'autoroute !'
 
Le voilà déjà qui nous montre le site internet de la région en question: sur la page d'accueil, des images de plages bondées sous le soleil d'été, des soirées festives et de la plongée sous marine...
 
 
Que nous dit notre guide de poche?
 

'Klaipėda, ancienne Memel, est le point de départ pour la presqu'île de Neringa, une étroite bande de terre (max 2km) qui longe la côte entre la lagune de Courlande et la mer baltique. Environ cent kilomètres de plages et de dunes de sable clair et fin, une zone classée réserve naturelle avec de magnifiques forêts de pins... elle enchantera les amoureux de la nature...'
 
... cela sonne pas mal... continuons.
 
'Pendant la période soviétique, lieu de vacances des apparatchiks communistes... peuplée en hiver par moins de 3000 habitants dispersés dans des petits villages de pêcheurs, la presqu'île devient pendant les 3 mois d'été un important lieu de villégiature pour de nombreux touristes lituaniens, russes, allemands... la population vit essentiellement du tourisme... infrastructures et activités de loisirs bien développées : plongée sous marine (visite de navires coulés durant la seconde guerre mondiale), sports nautique, équitation... stations balnéaires, sanatoriums...'

Mouais.... quoi d'autre...
 
'Départ de Klaipėda en ferry... toutes les vingts minutes...'
 
 
... mmmmh, pas bien sûr que cela corresponde bien ni à notre démarche... ni à notre mode de transport, sans compter que cela nous fait repiquer carrément à l'ouest (dans le sens propre... et peut-être aussi figuré) alors que peu à peu, il va bien falloir que nous nous dirigions pour de bon vers Saint-Pétersbourg (il ne faudrait pas l'oublier !)...
 

Mais il y met tant de cœur que nous n'osons pas vraiment lui faire part de nos réticences : c'est un petit peu son rêve à lui... le temps libre, les vacances, le tourisme, c'est forcément à Klaipėda ! D'ailleurs, quelques uns de ses copains (ceux que nous avons vus avec lui pour l'enterrement de vie de garçon) y sont allés, et c'est incontournable...
 
 
(… 'you must go to Trakai !'...)
 

 Nous le remercions une nouvelle fois, le prions de faire part de toute notre amitié à Lina, puis quittons les lieux pour reprendre la route.
 
 
Prochain objectif : gagner la Lettonie via Šiauliai.
 

 
 
Šiauliai, qui n'est certes 'que' la quatrième ville du pays (avec à peine 120 000 habitants) et qui n'est pas sur la côte, mais qui présente l'avantage d'être à peu près sur notre direction tout en traversant les plaines du nord du pays... et en plus, il y aurait un musée de la bicyclette...
 
 
(… et puis oui c'est vrai aussi, Lina nous l'a aussi conseillée...)

...

.

dimanche 18 novembre 2012

Milk-shake à la banane en entracte


 
'- On prend laquelle ?
- Celle-là !

- Oh non... celle-là ?
- Non, plutôt celle-là !
- Y'a un banc...
- Tu préfères pas des chaises ?
- Là, y'a 2 chaises et un banc
- Oui mais c'est dans le passage...
- Oui, mais dans le coin, ce sont des bancs...
- On prend laquelle ?
- Michel, t'as un avis ?
- Oui : j'en ai marre, j'en ai marre, j'en ai marre !'
 
Michel semble en avoir marre...
 
 
La terrasse où nous nous trouvons est vide (mise à part bien sûr la table que nous occupons), et Michel et ses compagnons de voyage (2 autres seniors et 2 seniorettes) n'ont donc que l'embarras du choix... à sentir à quel point les nerfs de Michel sont à fleur de peau, on sent d'une part que le groupe a choisi pour règle décisionnaire le référendum abusif et d'autre part que le voyage se termine...
 
'- Bon, on prend un apéro ou on mange seulement ?
- Ils font des glaces à votre avis ?
- Salade, entrée ?
- Moi je n'en peux plus du chou rouge...
- Michel ?
- Faites ce que vous voulez, on va pas re-palabrer cent cinquante ans non plus, hooooo !'
 
Michel, après les avoir balancés dans un geste d'humeur, repose ses poings sur la table et se jette en arrière au fond de sa chaise (il a adopté la chaise, tandis que les 2 seniorettes se sont réunies sur le banc d'en face, jubilantes de complicités féminine...). Ce faisant, il nous gratifia d'une formidable bousculade qui fit trembler notre table... De la bonne douzaine de tables vides, il a bien sûr fallu qu'ils optent pour l'une de celles accolées à la notre. L'instinct grégaire certainement...
 
Ce même instinct grégaire qui pousse à partir à 5 en voyage... une formule qui a ses limites, manifestement.
 
Préférant continuer à assister à ce petit spectacle burlesque à distance, nous migrons une table plus loin, ne pipant mot, comme depuis leur arrivée...
 
'Et ben, ils n'ont qu'à le dire si on les dérange !
- Micheeeel...'
 
Le premier groupe de touristes que nous rencontrons à Kaunas... et il a fallu qu'ils soient et français et d'humeur explosive. Car on le sent bien, nos deux seniorettes sont au bord de la crise d'apoplexie : derrière leurs sourires mielleux du 'tout va très bien', on sent bien qu'un véritable combat se livre pour contenir la cocotte minute... les clignements de cils sont anormalement élevés, les sourires figés semblent gagner quelque chose de la dentition canine, et surtout, les lèvres et les joues, probablement trop éprouvées durant la semaine, ne répondent plus tout à fait aussi docilement qu'elles le souhaiteraient: derrière le généreux mascara, des petites contractions involontaires ne cessent de parasiter l'image de leur sourire... quant aux deux autres seniors, ils ont l'attitude de seniors qui ont vu tourner la terre et qui connaissent déjà la suite de l'histoire : ils ne semblent plus vraiment appartenir au présent, contemplant tout cela de trèèès loin avec une mine réjouie de bon papa, se contentant parfois, à la demande, tantôt de hausser les épaules tantôt de lâcher quelque soupir impuissant...
 
Comme un réflexe dans de telles circonstances (promiscuité trop prononcée avec des concitoyens rencontrés à l'étranger), nous adoptons la langue de Goethe, résistant à l'envie un peu trop facile, de répondre à Michel dans notre langue et de le rendre un peu baba quelques secondes... car du groupe, c'est peut-être paradoxalement lui qui nous inspire le plus de sympathie.
 
 
 
'- Shall I help you ?'
 
Le moment de prendre commande.
 
'Alors, on se décide pour quoi ?
- Ce que vous voulez, moi je ne prends pas de chou...
- Entrée/plat ?
- Ils font des glaces ?
- Tiens, ils ont des œufs cuits dur...'
 
… la serveuse reste là, à les observer non sans amusement, un léger sourire sur les lèvres...
 
'- rhoooooooo, mais ça va pas recommencer ! Bon, y'a une soupe là, ça vous va une soupe ? Y'a pas de chou, et puis au moins on traînera pas encore une heure, soupe pour tout le monde ? Didier, t'en dis quoi ?
- Boooooooorh, tu sais...
- Alain ?
- C'est tout comme tu veux... (haussement d'épaules)... va pour la soupe.
- Et vous deux ?
- (Visages de martyres résignés (mais souriants))... on aurait peut-être pris une salade, mais puisque tu es pressé... en plus ces messieurs ont aussi choisi, alors... on ne peut que s'incliner.'
  
 
Lorsqu'elle revient, la serveuse dépose sur la table 5 bols de soupe... rose.
 
'Ha, là, y'a du chou...
- booooooooorh... tu crois ?
- C'est rose, c'est qu'il y a du chou je te dis...'
 
Michel se masse déjà le front...
 
'Is there a problem ?
- Alain, comment on dit 'chou' en anglais ?
- Prttt !
- T'as qu'à dire 'red vegetable' !
- Et comment on dit rose ?'
 
Alain et Didier n'ont pas attendu plus longtemps et on entamé leur soupe rose...
 
 - If there is a problem I can take it back and bring you something else...
- Alain... qu'est-ce qu'elle a dit ?'
 
C'est à ce moment là que Michel a jeté les clefs de la voiture de location sur la table, s'en est levé et après leur avoir dit 'bon, je vais faire un tour', est parti faire un tour. 
 
Alain a hésité à poursuivre la course de sa cuiller suspendue, les deux seniorettes se sont regardées aussi désemparées l'une que l'autre et Didier a soupiré en souriant...

Finalement, tous ont commencé à fouiller leurs poches et Brigitte (on l'appellera Brigitte par commodité) s'est levée en posant un billet sur la table, interrompant toute protestation d'usage par un 'on verra ça plus tard' ferme et définitif tout en adressant un regard particulier à Didier, avant de consoler sa compagne par un 'on mangera plus ce soir va...', en lui frottant l'épaule.
 
Rideaux, les acteurs ont quitté la scène.

 
 
 
 

La serveuse débarrasse la table de ses soupes roses tout sourire... cela semble très improbable, nous nous demandons toutefois si cet accident de commande n'avait pas été volontaire. Nous la suivons du regard et lorsqu'elle tourne la tête vers nous, son sourire devient encore plus franc...
 
Lorsqu'elle réapparaît, c'est pour nous demander ce que nous prendrions ensuite...

'Oh... un milk-shake !!
 
'Ah, désolé, mais ce n'est pas encore la saison, vous voyez, c'est écrit là...'
 
Nous exagérons notre déception, faisons une moue d'enfant en la suppliant du regard... de ces regards qui durent délicieusement...

'Bon, je vais voir ce que je peux faire...'
 
 
 
Devant nous, la Laisvės Aleja continue de promener sa petite vie... un jeune garçon passe, juché sur son guidon, en équilibre incertain tandis qu'une demoiselle en robe est assise derrière lui, sur sa selle, et qui pousse des petits cris aussi apeurés qu'amusés... un groupe de gaillards en blouse approche. L'un d'eux est sous perfusion et promène son support à roulettes. Un enterrement de vie de jeune garçon...

'Heeeeey !'
Nous ne l'avions pas reconnu. Parmi les infirmiers, nous découvrons un de nos hôtes rencontrés la veille.

'Lina a eu un empêchement... elle ne pourra pas venir aujourd'hui... elle ne viendra que lundi... désolé !......bon ... il faut que j'y aille... bonne journée !'
 
Il n'est pas aussi bavard que sa collègue... Lina, que nous ne reverrons donc plus avant de partir. Dommage.
Heureusement, la serveuse est de retour, précédée de 2 bons gros milk-shakes à la banane... les regards sont complices, nous la remercions en en rajoutant comme toujours...
 

 
 
 
Kaunas nous laissera un très bon souvenir...

… un souvenir joyeux, paisible...
 
 
Un souvenir de milk-shake à la banane.
 
.

mardi 13 novembre 2012

Talons aiguille et regards...

 
A quoi cela tient-il donc que d'un côté, le talon aiguille soit très largement adopté tandis que de l'autre, il est tout simplement boudé ??
 
 
Une question existentielle qui en fera sûrement sourire plus d'un, mais qui s'impose à nous en cet instant paisible : et si cette paisibilité au fond avait quelque chose à voir avec cette histoire de talons ?....
 
 
 
 
Le cœur de Vilnius est perché sur une colline tandis que celui de Kaunas est à l’affluence de deux rivières : faut-il y voir un lien de cause à effet ? Le talon haut serait d'un côté le moyen adéquat pour gravir la colline (ou l'échelle sociale...) sans trop de peine, tandis que de l'autre, le talon plat s'imposerait pour s'offrir aux douces promenades au fil de l'eau...
 
... mouais, vous avez raison : c'est plutôt tordu comme raisonnement... et cela ressemble un peu trop aux vieilles contines de dahu qu'on sert aux enfants...
 
 

Continuons donc...
 
Kaunas est une ville étudiante... mais Vilnius l'est aussi. Pas concluant non plus...
 
 
 
'Oui, mais Vilnius est une ville de business... et puis elle est russe aussi'.

Ça, c'est Lina qui nous l'a soufflé. Il s'agit de notre hôtesse. Étudiante, elle travaille également quelques heures par semaine dans une maison de chambres d'hôtes, où nous avons trouvé domicile.
 
'Oui, Vilnius est plus russe... et c'est pour cela'.
 
On sent à sa manière de le dire que la question n'est pas insensible...
 

'- Plus d'un tiers de la capitale est habitée par des russes... des aristocrates très présents et très influents.
- Et quel rapport avec les talons ?
- Ce sont des modes en fait... on reconnaît rien qu'à sa tenue s'il s'agit d'une femme russe ou non. C'est difficile à expliquer, mais cela se voit'
 
 
Chose amusante, il y a quelque part le long de la Laisvės Aleja une fresque avec des 'types' de tenues vestimentaires réparties par pays. Nous retrouvons par exemple le type ibérique, très ample, très esmaraldique (pour lequel nous retrouvons d'ailleurs des talons...).
 
 
 
 
 
Et lorsque nous contemplons le type 'russe', nous reconnaissons effectivement quelques traits observés au sein de la capitale...
 
 

 
… mais alors, la tenue n'est-elle qu'une question de culture ??... les russes et les espagnoles mettent des talons hauts, et les lituaniens vont pied nus ?...
 
'Non, ce n'est bien sûr pas si simple... ce n'est pas non plus qu'une question de vêtements. Si je mettais des talons, on remarquerait tout de même que je ne suis pas comme elles... il y a autre chose. Une attitude, un regard...'
 
 
Au moment où elle dit cela, nous nous rendons compte que le sien est planté dans le nôtre. Un regard limpide, franc, chaleureux... et surtout qui dure.
 
C'est un fait frappant : à Kaunas, les regards se croisent... lorsque 2 personnes se croisent, les regards se cherchent et se trouvent. Et après le désert de Vilnius, c'est un trait particulièrement réconfortant. La plupart du temps, un labadiena s'ensuit, puis la promenade continue.

 
Les fenêtres sur l'âme y sont grandes ouvertes...
 
Lorsque nous le lui faisons remarquer, Lina rougit. Et du coup, elle ne sait plus où regarder... mais il ne faut pas longtemps avant qu'elle ne retrouve son aplomb : l'attrait de la discussion semble suffisant pour qu'elle accepte à nouveau de poursuivre la discussion les yeux dans les yeux, avec toutefois de nouvelles petites rides au coin, comme un sourire, une mousseline vaporeuse sur fenêtre...
 
 
'Et qu'a-t-il de si différent ce regard ?
- Déjà, il fuit... même dans un ascenseur, si par hasard tu te retrouvais avec l'une d'elles, tu remarquerais qu'elles trouvent toujours quelque chose à regarder pour ne pas avoir à croiser ton regard...
- C'est une sorte de mépris non ?
- Je ne sais pas... je ne sais pas si c'est du mépris ou de l'indifférence : si quelque chose d'imprévu arrive, tu ne les verras jamais rire... tout au plus sourire. En fait, c'est ça : ces femmes ne montrent aucune émotion... elles contrôlent tout, tandis que nous, les lituaniennes, nous sommes bien plus naturelles.
- Pourtant, à Vilnius, il y a de très nombreuses femmes qui correspondent à ta description, 'bien mises', avec talons, et toutes ne sont certainement pas 'russes', non ?
- Il y a bien sûr toutes celles qui veulent ressembler... mais qu'on reconnaît.
- A quoi ?
- Aux regards justement... ils ne sont pas indifférents, ils sont en alerte, ils regardent partout et vérifient sans cesse qu'elles sont bien regardées... admirées. Et pour le coup, elles, elles sont méprisantes, pour peu qu'elles ne soient pas admirées...
- Tu veux dire qu'au lieu de retenir ce qui vient de l'intérieur, elles sont aux aguets de ce qui vient de l'extérieur ?
- Oui, c'est ça...
- Et lesquelles des deux te semblent les plus heureuses ?
- … ça, c'est difficile à dire...
- De celle qui met des barrières sur son regard et ses émotions et qui ainsi se coupe du partage (et peut-être de rencontres plus simples), ou de celle qui a tant à cœur de plaire (ou d'en imposer), quelle est à ton avis celle qui est la plus heureuse ?...
- C'est très dur à dire... en fait, je crois que je préfère tout simplement être comme je suis et ne pas porter de talons !
- ... à Kaunas, les femmes sembleraient donc préférer aux talons hauts un bonheur simple...
- Dit comme ca, c'est sûr que c'est un peu bizarre, mais oui... c'est bien possible...
- Et c'est quoi alors le bonheur ?
- C'est se plaire telle que l'on est !
- C'est à dire ?
- Je ne sais pas moi... pas avoir besoin de talons pour se plaire !
- Mais si ces talons te rendent plus belle ?
- C'est quoi être belle ?
- … ah, là, c'est toi qui me coince... ….. on dit que la beauté est dans l’œil de celui qui regarde, peut-être qui si pour toi, le talon fait partie de la panoplie de beauté, tu en auras besoin et si au contraire, ce n'est pas pour toi un ustensile de beauté, tu n'en auras pas besoin ?
- … ça ne tient pas...
- Que veux-tu dire ?
- Je dis que la beauté, ce n'est pas une question de talons... quand je dis que le bonheur, c'est se plaire tel que l'on est, ce n'est pas une question de talon, mais bien de regard : c'est se plaire sans tous ces trucs, c'est se plaire 'à nu', sans maquillage même : c'est se regarder dans la glace et aimer son regard. En fait c'est cela : je suis heureuse quand je me plaît, quand mon regard me plaît. Après, je peux ajouter un maquillage en plus, mais ca ne sera qu'un complément, pas un susbtitut...
- Et si ton regard était malheureux ?
- Et bien je ferais en sorte de le rendre heureux !
- Et comment puisque ce qui te rend heureux, c'est d'être heureuse et que précisément, tu ne le serais pas ?'
 
A ce moment là, la voici qui part d'un grand éclat de rire... éclat de rire communicatif.
 
'C'est n'importe quoi !'
 
 

 
 
 
Mais au bout de quelques instants de silence, sourires suspendus, Lina finit par ajouter :
 
 
'Je crois tout simplement que je ferais en sorte de le devenir... il y a bien des choses que l'on peut faire en dehors de soi qui apportent du bonheur, le tout, c'est de les connaître... et d'avoir la force'
 
 
Une conclusion qui ouvre un nouveau champ de réflexion et qui inviterait à poursuivre cette discussion... mais l'heure est déjà bien avancée et d'un commun accord, nous décidons de remettre au lendemain la suite des débats...
 
 
Nous nous souhaitons labos nakties, ravis d'avoir ouvert nos fenêtres... et impatients  déjà d'être au lendemain...
 
.

dimanche 11 novembre 2012

La quiétude d'un lieu se mesure à la longueur moyenne de...

 
Kaunas est une ville piétonne.
 

Cela signifie qu'on y vit paisiblement, et que le visiteur y est bien accueilli. C'est en tout cas le corollaire que nous enseigne cette ville et qui pourrait se réduire à la formule suivante :
 
'La quiétude d'un lieu se mesure à la longueur moyenne des talons de sa population'
 

Qu'on se le dise, c'est une découverte majeure : après les théorème fondamentaux de Newton (tout de même), ce doit sans doute être l'une des découvertes les plus importantes de notre histoire...
 
 
Bien sûr, cela ne nous vient pas à l'esprit d'un coup comme cela, en mettant le pied sur le quai, comme un coup d'éclair... mais il ne faut pas longtemps avant que cette évidence ne s'impose à nous : juste le temps de faire un petit aller retour au centre ville et descendre Laisvės Aleja, l'avenue de la liberté...
 
 

Tout commence dès la sortie de la gare : une fois le tandem et sa remorque extraits du wagon et assemblés, nous voici à peine repartis sur le bitume que des saluts enthousiastes et mêmes quelques applaudissements (bien immérités!) surgissent. Devant la gare, une foule de personnes attendent des bus, serrées les unes contre les autres. Des jupes de tissu, des bleus de travail, des salopettes et des T-shirts se mêlent les uns aux autres tout comme se mêlent les âges. Et des sourires...
 

Nous avalons Tunelio gatvė, prenons à droite, et rejoignons le centre ville, pour déboucher naturellement sur une longue avenue : la Laisvės Aleja.

 
 

Cette avenue de la liberté est une longue ligne droite de deux kilomètres, strictement plate, et piétonne. Et c'est certainement cela qui change tout...
 

Deux allées de tilleuls bordent sa ligne médiane. Elles sont si proches qu'elles se rejoignent à un horizon qu'on toucherait presque de la main : une invitation à se laisser dériver le long de ces rives vertes... nous descendons de selle et adoptons naturellement le rythme du pas.
 

 
 
 
Devant nous, des parents se promènent avec leur fille. Mains dans la main, ils marchent de front, lentement, au rythme des pauses contemplatives de leur petite. Partout, des petits groupes déambulent. Les pieds avancent, côtes à côtes, par quatre, par six... lentement, se déroulant sur toute leur plante, comme en massant le sol. Une pause. Ils se tournent les uns vers les autres, ne bougent plus... puis reprennent leur direction, toujours lentement.

Parfois, ils reviennent sur leurs pas. Vingt mètres, déroulés pendant une bonne minute... puis finalement se décident à revenir de nouveau en arrière. Les mêmes vingt mètres. Une nouvelle minute... après une manœuvre prudente de demi tour, négociée en 4 ou 5 appuis.

Par un étrange mimétisme, nous nous mettons au pas. La roue libre nous suit en cliquetant, se taisant lors de quelques arrêts avant de reprendre fidèlement, un rythme en dessous. Bientôt, ses clics s'émancipent tout à fait les uns des autres, entrecoupés de silences toujours plus longs, jusqu'à rester même suspendus : posé là contre le banc sur lequel nous nous sommes assis, le tandem est à présent immobile et la dent cliquetante est restée en suspension sur une roue de l'engrenage.
 
 

L'avenue dispose du Wifi. Une petite plaque sur le banc nous l'indique. Sur d'autres bancs, des ados pianotent sur leur clavier, discutent ou s'amusent. Un peu plus loin, d'autres jeunes ont marié leurs mélodies : violon et guitare chantent sous les tilleuls.
 

Les poussettes passent, un léger roulement entrecoupé de petits claquements aux jointures des pavés... crescendo très progressif avant de s'évanouir sans qu'on n'y prête plus la moindre attention.
 

Des rires d'enfants, des petits cris. Une aire de jeux a été aménagée non loin de là.
 
 

Les bras pendants par dessus le dossier du banc, nous contemplons cette vie paisible se dérouler.
 
 
Deux jeunes personnes marchent côte à côte. Ils marchent au rythme des mots. Des mots intimes, des mots hésitants. Des mots d'amour. Des pas qui osent puis qui reculent. Qui s'écartent puis qui se rapprochent. Des mots qui tournent, qui piétinent. Il s'est décidé à s'asseoir sur le banc. Ses pieds se sont alignés, bien à plat sur le sol. Ils attendent, suspendus... elle s'est finalement décidée à l'y rejoindre : elle a tourné ses chevilles, les a sagement rapprochées, puis s'est assise à son tour.
 

Charmant ballet...
 
 

Nous n'assistons non plus à un défilé, mais à la vie dans toute sa simplicité. Les sacs à main ne sont plus portés lanière au creux du bras, mais sur l'épaule, coude posé par dessus, et les poignets sont libres, se balançant très légèrement au rythme des pas lents. Les pas ne claquent d'ailleurs plus au sol comme à la parade : les talons, et c'est une découverte frappante, ont tout simplement disparu.
 

Les semelles se sont considérablement amincies, jusque parfois même disparaître tout à fait : nous découvrons ainsi non sans surprise de jolis pieds s'en aller nus sur le pavé...
 
 
 
  
 
Kaunas n'a pas le far de Vilnius, mais n'a certainement pas à le regretter.
Ses façades sont décrépites, parfois lézardées... et bien pâles comparées au lustre de celles de la capitale, mais elles n'en sont que plus authentiques.
 
 
 
 
Celui qui poussera la porte d'une de ses cathédrales sera saisi par la ferveur et la grâce des chants qu'il aura de grandes chances de surprendre... pris au filet, il n'aura d'autre choix que de s'abandonner discrètement sur le premier banc de pierre qui se présentera à lui, et se laisser envahir par une suspension... suspension de pensées, suspension d'envies, de sentiments... suspension du temps.
 
Se laisser simplement porter par ces voix, une petite éternité durant.
 

Dans les rues, quelques balancelles même accueillent le passant...
 
 
Kaunas, ancienne capitale, semble avoir appris à cultiver sa quiétude.
 
 

Et l'on n'est même plus surpris, alors, en contemplant la vie ainsi s'exprimer simplement, de voir quelques couples de femmes, doigts entrelacés, se promener le plus librement du monde...
 
 
… sur Laisvės Aleja, à deux au ras du sol, les colombes ne sont pas arrêtées en plein vol*...
 
 
--------------------------------
* Allusion à la polémique suscitée en Lituanie suite à l'adoption par le Parlement d'une loi homophobe en 2009
 

mercredi 7 novembre 2012

Kaunas : terminus, tout le monde descend !

‘Tous snobinards !’
 
Et la voici qui nous explique que la ville a beaucoup changé depuis qu’elle était petite, que les gens sont devenus toujours plus arrogants, et de nous rappeler ce qu’Ugnė nous avait déjà dit ‘les gens ne sont heureux que lorsqu’ils trouvent plus malheureux qu’eux !’… non, elle ne se voit décidément pas rester ici. Kaunas sûrement !

Nous devrions aller voir Kaunas…
 
 
---------------------------------------------
 
Kaunas est de par sa taille la seconde ville du pays. Elle n'aurait toutefois rien à voir avec la capitale, c'est ce qui nous fut rapporté à diverses reprises... 'plus belle, plus douce... plus lituanienne !'

 
Pour en avoir le cœur net, nous trichons une seconde fois : nous chargeons notre embarcation à bord du train 875 pour nous rendre directement à Kaunas sans passer par la case Trakai... nous parcourrons ainsi en une petite heure et demi la centaine de kilomètres qui séparent les deux villes : sans diluer durant une journée de pédalage les impressions laissées par la première avant de rejoindre la seconde, la comparaison n'en sera que plus facile.
 
A notre dernier voyage en train, nous rencontrions Dorota. Le tandem avait immédiatement aiguisé sa curiosité et elle n'avait pas attendu bien longtemps avant d'ouvrir la conversation... une conversation qui durerait naturellement plusieurs heures.
 
Aujourd'hui, l'ambiance n'est pas tout à fait la même : malgré tous les regards furtifs qui nous sont adressés (il faut dire que la configuration du wagon ne nous a laissé d'autre option que de rentrer le tandem et la remorque dans l'allée...), les visages restent fermés, et feignent une fausse indifférence.
 
Nous voilà partis.
 
 
 
Les bâtiments de briques reculent, s'émancipent les uns des autres et bientôt se dispersent au delà de terrains vagues.

Premier arrêt à Paneriai.
 
Quelques personnes descendent, et nous repartons.
 
 
L'espace s'ouvre, prairies et maisonnettes de bois défilent à présent de chaque côté, ralentissent et s'arrêtent à notre hauteur : un arrêt à Vokė.
 
Chose notable : les quais sont neufs, flanqués bien sûr d'un écriteau sur lequel nous reconnaissons la bannière étoilée. Certains voyageurs traversent les voies à pied pour rejoindre l'autre rive, portant avec eux de lourdes valises.

 

Les quais reculent, accélèrent, puis disparaissent à leur tour, laissant place à des bosquets de plus en plus étendus, à quelques marres...


... de toutes petites collines courent à présent à nos côtés, bondissant de tout petits sauts... l'horizon se dégage, l'espace s'étend, et nous dirions à présent une cavalcade de buttes, de talus, de pentes et de vallons.

 Un nouvel arrêt leur permet de reprendre leur souffle, puis la course est repartie.
 

'Un relief d'enfant'... surexcité, mal dégrossi... 'brut et plein d'énergie'. Une drôle d'analogie qui a pris racine en nos esprits, alors que nous laissons nos regards vagabonder sur les pleins et les creux de ces paysages courbes.

Une forêt nous saute soudain en plein visage, masquant l'horizon au delà de quelques mètres à peine... une fresque confuse, sur laquelle le regard perd à présent toute prise. Une succession de teintes et de flous à laquelle nous préférons encore le tableau fixe de l'intérieur du wagon. Ne serait-ce que pour dissiper une certaine nausée qui nous gagne presque aussitôt...
 
 
A mi chemin, le wagon s'est déjà considérablement vidé.
 

Žasliai.
 
 
De nouveau, les passagers descendent et traversent les voies à pied. Parmi eux, une jeune femme a retiré ses talons aiguille. Beauté froide jusqu'alors figée dans le wagon, la voici à présent qui traverse pieds nus le ballast, chaussures à la main... nous jurerions alors percevoir davantage de chaleur sur ses joues pâles, comme si le contact de la plante de ses pieds avec le sol avait suffi à la réincarner.

 
POUEEEEEEET !!

Rires d'enfant...
 
 
Le klaxon à poire a fait une nouvelle émule. Lui qui au départ de Vilnius semblait au sein de ce même wagon être d'une parfaite incongruité a fini par se trouver un copain. Ou plutôt une copine : il s'agit d'une fillette, petite blondinette, qui vient juste de monter, accompagnée d'une petite vieille toute biscornue et souriante. Cabossée, voûtée, crevassée... on jurerait toutefois qu'un sourire éternel a fini par s'inscrire au creux de ses traits, de ces sourires doux et solides comme le roc, et que rien au monde ne pourrait entamer.

 
La voici qui s'installe de l'autre côté de l'allée, précédée de quelques sacs plastiques et d'un panier d'osier tressé. Des pétales des champs, aux couleurs multiples en dépassent... de la vie projetée en grappes sur le tissu gris des sièges du wagon. 
 
 
La petite s'installe en face d'elle, et c'est un délicieux babillage qui coule dès lors à côté de nous... nous y plongerions volontiers nos mains pour nous en abreuver.
 

Vilnius l'austère, Vilnius la fière nous semble déjà si lointaine...
 
 
… et de fait, bercés par ce doux babillage, nous sommes surpris d'être déjà arrivés : terminus, tout le monde descend : Kaunas.
 
 
 
. 

jeudi 27 septembre 2012

L’indépendance

Dès le milieu des années 80, la donne change en Lituanie : son voisin la Pologne a entrouvert avec Solidarność une sérieuse brèche dans l’hégémonie communiste tandis qu’au sein de la mère patrie, les nouvelles réformes de la Perestroïka pataugent… alors que la direction du parti communiste lituanien connaît quelques flottements, les aspirations nationalistes lituaniennes se cristallisent peu à peu et trouvent même un corps qui s’organise et prend de l’ampleur : Sąjūdis.

Ce mouvement multiplie les rassemblements dès 88 puis, à l’occasion du cinquantième anniversaire du Pacte germano-soviétique, le 23 août 89, une gigantesque chaîne humaine  est déployée à travers les pays baltes, reliant Vilnius à la capitale estonienne Tallin, située à plus de 500km de là : plus d’un million et demi de personnes, soit un cinquième de la population, y participe...



En 90, soutenus même par une partie des partis communistes locaux et de la population russe du pays, Sąjūdis obtient la majorité aux premières élections libres organisées depuis 1940 : une semaine plus tard, ce nouveau Parlement proclame l’indépendance et demande le retrait des troupes soviétiques du territoire.

La réaction russe ne se fait pas attendre : Moscou décrète aussitôt un embargo économique sur la Lituanie pour faire un exemple et dissuader ainsi les velléités indépendantistes d’autres pays, notamment baltes (Estonie, Lettonie). En janvier 91, les capitales des trois pays baltes sont envahies par les troupes soviétiques, chars à l’appui.

A Vilnius, le ministère de la Défense ainsi que d’autres établissements gouvernementaux passent sous contrôle de l’armée russe, mais la foule et les barricades protègent toujours le Parlement. Le 13 janvier, la Tour de télévision est prise d’assaut par les soldats : 14 personnes sont abattues dans l’attaque. Dès lors, le rassemblement de population devient incontrôlable et les troupes se retirent : le drapeau lituanien flotte sur tout le pays.


Les reconnaissances officielles de l’indépendance des pays baltes par les autres pays se suivent dès lors, jusqu’à aboutir à celle de la Communauté Internationale en septembre 91.




20 ans plus tard, cette fameuse tour de télévision est bien sûr toujours présente dans les dessins des enfants réunis au 40 avenue Gediminas…

 .

mardi 25 septembre 2012

World press photo


Devant le n°40 de l’avenue Gediminas, le square Lukiškių. De larges allées, de jolies pelouses soignées, des massifs de fleurs et de grands tilleuls.

Et au-dessus de nos têtes, un ciel bleu et un soleil lourd de midi. Dans nos cheveux, de l’air, dans nos oreilles, le bruit de la circulation, de discussions, de pas qui passent… peu à peu, la tête s’allège, la peau se réchauffe et l’estomac se surprend même à gargouiller.

La vie reflue.


Ce parc s’appelait jadis ‘parc Lénine’ : une statue trônait au milieu de la place. La statue déboulonnée depuis a été conservée au parc Grutas que nous avons déjà évoqué. Et le cœur de la place est à présent vide…


… enfin, presque : aujourd’hui, les lauréats du concours annuel de photojournalisme sont exposés.

World Press Photo s’expose en effet.
Changement d’époque…





Tels de bons moutons, nous nous approchons machinalement des groupes épars qui tournent autour des panneaux. Et nous avalons machinalement de nouvelles images…

En Espagne, la corne d’un taureau sort de la joue d’un toréador suspendu en l’air. En Allemagne, marée humaine pour la love Parade à Duisburg qui a tourné au cauchemar. 212 morts, 500 blessés. Au Seria-Leone, les prisons sont surpeuplées et les détenus sont nus, traités comme du bétail. Fusillade au Brésil en 8 clichés : 2 morts. Carnet de famille en noir et blanc de Julie Baird, séropositive à l’agonie. Michael Wolf a voyagé sur Google Earth pour nous concocter un concentré de clichés pris sur le vif : femme qui urine entre deux voitures, personnes couchées sans conscience sur la voie, un trottoir, voitures qui brûlent… Autre panneau : des corps décharnés retrouvés dans le golf d’Aden, au  Yemen. Plus loin, des carcasses de bétail et viscères entassées sous le cagnard du Niger où sévit la famine. Ailleurs, le combat de Victoria pour une fillette atteinte d’hydrocéphalie au Népal. La fillette ne survivra pas à l’opération. Ailleurs encore, aux Etats Unis, catastrophe écologique causée par une gigantesque marée noire. En Chine, une autre marée noire : Zhang Liang s’y noie, Han Xiaoxiong survit et pleure son compagnon héroïque. Noyade et pleurs, le tout toujours en clichés. Et d’autres images encore : tremblement de terre en Haïti et corps dans les gravats, éruption à l’Est de l’île de Java et autres victimes, mousson au Pakistan et autres corps flottants… des corps, des charniers et des cadavres d’enfants jetés comme des sacs de céréales…

… la coupe est pleine, et la nausée à présent arrive à son comble.

Certainement trop pour une seule matinée.
Le moment est très mal choisi…


… mais a-t-on vraiment toujours le choix ?....



Retirés sur les bords de la place, après quelques minutes, nous reprenons nos esprits. L’ombre des tilleuls redonne des couleurs aux joues.

Devant le spectacle de cette place historique, nous ne pouvons nous empêcher de nous demander :

‘Quel but cette exposition ? Une fenêtre sur le monde ?’


Et pourquoi cette concentration d’éléments aussi morbides ?...

Que viennent y chercher les curieux ?
 

‘Simples photos d’instruction?’


‘Ou produit de fascination?’…




Et un des commentaires laissé par un des visiteurs du musée, comme une invitation enthousiaste laissée à son prochain nous revient aussitôt en tête, non sans malaise, mais qui nous donne précisément à réfléchir :


“Une expérience de l’horreur ! ”