vendredi 24 août 2012

Comédie humaine (suite)...


De l’air…



Au-dessus de nos têtes, les aiguilles de pin égratignent à présent le ciel gris. Quelques éclaircis, quelques zébrures de ciel bleu. La chaussée de cette petite route est bosselée en de nombreux endroits. Les racines des pins qui la bordent y prennent leur aise, n’hésitant pas parfois à crever simplement sa surface.

Il peut être alors préférable de rouler sur le bas-côté, sur le tapis d’aiguilles…


Au fur et à mesure que nous nous éloignons, nous ressentons la légèreté nous gagner. Tout d’abord peut-être parce qu’enfin, nous pouvons rouler, sans veiller au bus, au camion, au piéton, au feu rouge, et que nous pouvons ainsi ressentir la légèreté de l’embarcation : nous avons laissé une bonne moitié du chargement à l’auberge ; Nous ne faisons aujourd’hui qu’un aller-retour, vers le centre de l’Europe…

Et puis ensuite, bien sûr, parce que nous laissons Vilnius derrière nous… et la détente est vraiment palpable.



Tout le monde a déjà connu ce drôle de sentiment… celui que nous ressentons lorsque nous observons quelqu’un que l’on connait pourtant, mais que nous découvrons sous un autre jour lorsque celui-ci s’efforce de plaire, de séduire.

Les enfants savent très bien en jouer lorsqu’ils voient leur parents se mettre sous leur plus beau jour lorsque quelqu'un d’important vient à la maison… et ils ont alors naturellement à cœur de contrarier cet effort de plaire, de séduire.

Allez savoir pourquoi…


C’est ce même sentiment que nous ressentons en pensant à Vilnius, capitale lituanienne… l’impression de voir une ville candidate. Une ville parvenue, une ville qui souhaiterait à tout prix s’en sortir, quitte pour cela à renier tout de son âme… une ville courtisane.

Une ville aux milles petites humiliations, aux milles intimidations, aux milles petits combats…


Lorsqu’Ugnė nous racontait qu’il n’était pas rare, quand on avait une vieille voiture, qu’il faille se garer au fond du parking, nous étions un brin sceptique : tout de même… un coup d’œil sur les parkings des grandes surfaces de la capitale semble pourtant bien confirmer ses dires. Celui qui aura la plus belle voiture s’achète ainsi le droit de se garer plus près de l’entrée… et de faire une remarque, lancer un regard méprisant à qui ne pourrait pas démontrer la même richesse… le même statut.

La course est lancée… et la lutte acharnée.


Sans y prendre gare, nous avons été aspirés par cette petite spirale pernicieuse… et nous nous apercevons en nous éloignant que notre réceptivité, notre curiosité, notre ouverture au monde s’y sont très rapidement laissées engloutir.

Une certaine irritabilité inconsciente semblait même nous habiter...

Et les mots d’une amie ‘de la ville’ nous reviennent alors en tête : ‘moi, quand quelqu’un me beugne ma portière, pas de pitié : je lui beugne à son tour !’…

Escalade pernicieuse de la violence, des petites vexations, des petites vengeances…




Au sortir de Vilnius, il nous semble effectivement si facile de se laisser avaler par cette spirale infernale…




Pourtant…




Karlsruhe. Dix années plus tôt.

Une de ces journées étudiantes à vagabonder, à se promener, écouter, contempler… observer.

Une de ces journées où l’on apprend à lire au-delà des apparences, et à s’amuser du monde… c'est un homme d'un certain âge qui, devant une vitrine de maroquinerie dans laquelle sont exposés d'élégants portefeuilles de cuir, ouvre le sien, déjà bien grignotté, sort les billets qu'il contient, les effeuille, et qui, après de longues minutes passées immobile, porte feuille usé dans une main et billets dans l'autre, finit par secouer légèrement la tête, lèvres pincées de dépit, avant de les y remettre et de continuer son chemin... c’est un autre homme, plus jeune, qui boite et avance sur ses béquilles jusqu’au coin de la rue, et qui, ce coin de rue contourné, reprend sa marche normalement avant d’enfourcher un vélo : le voilà qui part gaiement, béquilles calées sous le bras et posées sur le guidon. C’est cette fille, jolie poupée, qui parade dans la rue principale avec son groupe de copines… toutes lèchent avec un sourire en coin leur glace vanille-fraise. La glace coule, et la petite goutte termine sa course au creux de la gorge déployée… cri spontané et rouge au front, notre petite aguicheuse s’avère très vite effarouchée. C’est encore ce garçon, également avec son groupe d’amis, qui jette négligemment son cornet à la poubelle : il rate son panier… long moment de solitude à hésiter entre la honte ou la civilité, tout en veillant discrètement bien sûr à savoir si quelqu’un avait capté sa maladresse ou non… les yeux fébriles sursautent dans leur orbite sans que son corps ne trahisse ce grand moment de doute existentiel…

Après avoir feint de n’avoir rien vu, il poursuit sa promenade avec sa bande… avant de se décider à revenir discrètement remettre le cornet dans la poubelle.


Comme le dit un médecin boiteux d’une série à présent mondialement connue : ‘Tout le monde ment’… c’est bien connu.



La ville, plus qu’ailleurs, est une scène. Qui prend le temps d’observer découvre sans grand effort cette grande comédie humaine… et apprend alors à découvrir le fond de bien des gens.

Reconnaître l’ambitieux, le lâche, l’opportuniste, la courtisane, et tant de ces figures balzaciennes qui traversent les âges sans une ride…


Parmi ces nombreuses heures d’observation, il en est une en particulier qui resterait encore longtemps en ma mémoire … la scène se déroule dans les jardins du château de la ville éventail, un de ces jours de déambulation de 2001.

Un couple de jeunes adultes s’y déchire.

Cela est parti comme souvent d’un rien. D’un détail. Elle lui a demandé en faisant la moue de ne pas insister, il n’a pas su l’entendre… il a insisté. La moue s’est effacée, le sourire a fané, et un mot est sorti, bref, mais sûrement précis. Et d’autres sont venus en réponse, expression de blessure, désir de blesser à son tour… et les visages se sont peu à peu tendus, les mots sont sortis, de plus en plus nombreux, de plus en plus forts… les lèvres se sont alors progressivement tordues en de mauvais rictus.

Ils se seraient peut-être déchirés, aveugles de souffrance…

Un petit vieillard, assis sur un banc à quelques pas de là, à l’ombre de tilleuls, est alors entré en scène, petit, humble, débile…

… et de sa petite voix, il leur a proposé quelque chose d’inattendu : puisqu’ils étaient venus de loin pour contempler le château, peut-être souhaiteraient-ils repartir avec un souvenir ? Que diraient-ils s’il leur proposait de leur faire une photo ?

Oui, eux, devant le château, en amoureux… ne serait-ce pas un beau souvenir ?


Les deux jeunes gens, prêts à se déchirer jusqu’aux ongles l'instant d'avant, furent interdits : comment envoyer paître ce vieux sénile sans passer pour de parfaits muffles ?...

Le vieux sénile, profitant de ce moment suspendu, enfonça le clou en déclarant combien ce serait joli, et que cela lui ferait tant plaisir…


‘Soit’…


Ce fut alors une scène tout à fait guignolesque, le vieux se lamentant de leur inaptitude à faire ‘une belle photo’, à faire un sourire, à être ‘détendus’…

Bien sûr, les jeunes gens, posés côte-à-côte sur un coin de murette, sans se toucher, étaient de plus en plus tendus, maladroits, et toujours si peu à l’aise…

Mais, sortis l’un de l’autre, extirpés momentanément de leurs sentiments destructeurs pour n'être occupés que par le vieux malin, ils ont sûrement fini par l'écouter pour de bon et faire face à cette image à venir… à ce à quoi chacun ressemblerait, à ce à quoi cette photo ressemblerait… au souvenir qu’elle laisserait de cet instant… de ce week-end… de cette sortie… cette sortie qu’ils avaient tant souhaitée… cette sortie qu’ils étaient en train de gâcher…


Elle semait partout des souvenirs comme on jette des graines en terre, de ces souvenirs dont les racines tiennent jusqu'à la mort (Maupassant, Une vie)


Et leurs traits, imperceptiblement, ont alors fini par se détendre…

Le petit vieux toujours plus clown en rajoutait encore et encore, faisant mine (peut-être) de ne pas savoir se servir de l’appareil… et peu à peu, les yeux ont fini par démentir le visage toujours fermé, l’absurdité de la bouderie a fini par germer en eux… et, tour à tour, sans qu’ils ne se croisent tout de suite, chacun a de nouveau tourné un regard rapide vers l’autre, à la fois désireux, mais fier… ne souhaitant tout de même pas être le premier à s’avouer ‘vaincu’…

Lorsque leurs regards se sont de nouveau soutenus, se sont avoués, ils sont devenus trop humides… les sourires ont alors éclaté, les rires contenus ont explosé, et ils ont alors fait face au petit vieux.

Clic : voilà... la photo était parfaite.




Quelle grandeur que ce vieux sorcier… les amoureux sont repartis bras dessus, bras dessous, le vénérable sage s’en est allé de son côté, la mine sereine du devoir accompli, et je suis resté encore longtemps assis sur ce banc, à l'ecart, savourant encore toute la saveur de ce petit miracle.



Depuis ce jour, en me promenant en ville, reconnaissant souvent l’ambitieux, le lâche, l’opportuniste, la courtisane, je sais au fond de moi qu’il suffirait d’un vieux sorcier pour désarmer ces âmes cannibales et enrouer la machine, dénouer l’escalade de violence…


… mais où se cache-t-il ?




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Au fil des kilomètres qui nous éloignent peu à peu de la capitale, le bitume s’est effiloché et a fini par disparaître.

Mais cela ne saurait durer.

Des engins de chantier préparent déjà les rues de Verkiai : de longues saignées sont creusées le long de cordes tendues, les bouches d’égout sont déposées, l’assise de la future chaussée est en train de se faire tasser… une poussière ocre se répand sur les draps tendus à côté de la maisonnette de bois. Bientôt, la voie sera bitumée, les trottoirs posés. C’est ce que promet l’écriteau à la bannière étoilée.




Avec ces maisonnettes, nous retrouvons nos petits vieux à foulard, les jardins florissants, les puits et leurs seaux, des bancs et des balancelles...

Nous croisons quelques pêcheurs, de retour des rives de la Neris ou du Lac Balsys. Et de nouveaux cueilleurs.

Une quinzaine de kilomètres sépare tout juste le cœur de Vilnius d’ici…


Nous continuons encore une petite vingtaine de kilomètres vers le nord, nous rapprochant de Purnuškės, où se situe paraîtrait-il le 'Centre de l’Europe'...

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