mardi 15 novembre 2011

La Lituanie approche...

Le corps est tout de même drôlement bien fichu...

Sans qu'on n'ait à y penser, il sait s'adapter pour préserver son intégrité. Voilà déjà quelques semaines que nous sommes partis, et les premiers signes d'adaptation se font clairement sentir : là où une douleur aiguë se faisait sentir au niveau des cuisses après quelques heures d'effort, en particulier lorsque quelques raidillons se présentaient devant nos roues, une douleur beaucoup plus intérieure et plus mesurée prend peu à peu place : pour un même effort, après un nombre équivalent d'heures, la douleur devient de plus en plus grave, plus inerte, et de plus en plus 'svelte', se concentrant de plus en plus au cœur du muscle. Comme si le muscle peu à peu devenait engourdi sur toute sa périphérie : il gagne en puissance ce qu'il perd en douleur.

Il faut avouer que c'est assez extraordinaire !

Il faut passer quelques heures à pédaler, et pour être plus exact, plusieurs années pour arriver à 'dessiner des contours' de douleur, et on imagine aisément la perplexité de ceux qui liraient ces lignes sans ne jamais avoir 'éprouvé' ces nuances. C'est un apprentissage, une écoute tournée vers notre corps, pour savoir entendre ce qu'il a à nous dire : un coup de mou, un virus qui couve, ou tendon qui commence à renâcler... ou au contraire, un état de forme qui pétille, une fraîcheur débordante ou une vibration de plénitude et de 'présence'.

Pour qui sait écouter, un dialogue intime s'ouvre alors avec soi-même, et l'on apprend à connaître cet 'autre soi', qui s'avère souvent de très bon conseil, que ce soit pour notre propre santé, ou de manière plus générale, pour notre propre bien-être (on arrive même alors à savoir si cela grattouille ou chatouille...).

Aussi peut-on se demander comment on en arrive parfois à se lancer de grandes torgnoles dans la tronche, comme précisément à cet instant...




Le chemin de sable n'a bien sûr mené à aucun camping. Nous voici en pleine forêt, au bord du lac... et effectivement, nous sommes en train de nous mettre de grandes torgnoles sur la tronche, jurant mâchoires serrées tout ce que nous trouvons à dire pour exulter cette rage...

Non pas celle d'avoir poussé notre embarcation sur quelques kilomètres de sable en fin de journée, mais bel et bien d'avoir dû sans cesse batailler pour exterminer cette vermine qui nous suce littéralement le sang. Des dizaines de moustiques voraces nous pompent la moelle chaque minute... et sans exagérer (c'est une expérience inédite) : le moustique s'avère un véritable adversaire qui rend littéralement fou.

Nous avons enfilé pantalons, vestes et même bonnet, mais il reste toujours une vingtaine de phalanges à sucer au bout des mitaines, ainsi qu'un peu de peau au niveau de la cheville, sans parler bien sûr du visage...

Une halte suffit à les exterminer. Mais il suffit de refaire dix mètres de plus pour traîner une nouvelle bande. A ce rythme là, les kilomètres s'avèrent extrêmement longs...

La seule solution à cette heure tardive: accepter de perdre une bataille, se hâter de monter la tente, et se réfugier (le mot n'est pas exagéré) à l'intérieur de la moustiquaire. Une opération qui prend une petite dizaine de minutes, soit une éternité à trépigner des pieds entre rage et démence grandissante avant de plonger enfin dans l'abri salvateur...




Ce sera une nouvelle nuit en sauvage. Bercée par le doux sifflement d'une meute de suceurs de sang toujours plus nombreux au dessus de nos têtes : ces vampires s'immiscent en effet par le dessous de la toile extérieure, et reprennent de l'altitude le long de l'intérieur de la toile, jusqu'à ce que le sommet ne les tienne prisonniers, comme le ferait un système de nasse. Fort heureusement, la moustiquaire intérieure remplit son rôle à merveille...

Au petit matin, la rosée dégouline à l'intérieur de la toile extérieure, suffisamment collante pour que nous puissions prendre notre revanche et gagner la guerre : par de joyeux coups de poings, nous plaquons la moustiquaire sur la toile extérieure, réduisant à bouillie (ou en marmelade) ces escadrons de la mort.

En quelques minutes, plusieurs centaines de kamikazes trouvent ainsi le tragique sort qu'ils méritaient. Une excellente manière de débuter la journée...




Il est à peine six heures. Un faon nous regarde non loin, se demandant s'il doit venir nous rendre visite ou déguerpir. La brume se dissout peu à peu, et quelques cônes dorés se frayent un chemin à travers brume et branches de sapins.

Pas un seul de ces saloperies de suceurs n'a encore pointé sa trompe.

L'humidité de la nuit semble avoir 'gelé' la surface de sable. Bizarrement, le chemin semble comme une crème brûlée : mou en dessous avec une surface dure et cassante au dessus. Comme du verglas. Nous pouvons ainsi parfois y rouler sans encombre, avant que, sans prévenir, la croûte ne s'affaisse et que la roue avant ne chasse... et comme pour le verglas : plus on va vite et moins il y a de chance qu'il craque... mais quand il craque, c'est la gamelle assurée.

Un petit jeu marrant au petit matin...



 
En bord du lac, nous apercevons plusieurs petits baraquements isolés. Des baraquements de bois ou de tôle, qui correspondent davantage à des cabanes, et qui semblent habitées. Des boîtes de conserve sont découpées, dépliées et clouées à un mur. Des sacs de plastique sont ajoutés sur les tôles ondulées du toit, recouverts d'une couche d'épines de sapin. Parfois, un tuyau sort de terre, relié à un robinet de fortune... s'agit-il de vraies habitations ou simplement de cabanes de pêcheurs ?

Nous croisons une vieille dame, qui pousse son antique bicyclette dans le sable. Nous lui adressons un salut sans sourire. Sourire peut parfois étrangement s'apparenter à une insulte, et nous sentons qu'en cet instant, ce serait le cas. Son regard est bestial, mauvais... un grognement nous est servi pour toute réponse.


Enfin nous retrouvons une route. Et du bon vieux bitume.
Nous pouvons de nouveau adopter une moyenne horaire à deux chiffres...



Suwałki, la dernière ville de Pologne que nous traverserons s'annonce déjà à quelques signes qui ne trompent pas.

Le premier est un jeune homme, croisé au milieu de nulle part, sac à dos posé sur le ventre : ce sac à dos est grand ouvert et crachouille les décibels de la radio qu'il contient. Une compagnie de marche pour ce jeune homme coiffé d'une casquette de marque. Le second, en bord de bourg, au bout d'un parking de gravier blanc, un bâtiment parallélépipédique de tôle grise piquée et de rouge rouille, arborant une enseigne sur fond de flamme : le club disco 'MIAMI'. Le troisième enfin, un écriteau SONY, les pieds dans le blé, nous promet une offre exceptionnelle en sacrifiant l'écran plat 40' à 1777sl. au lieu de 2199, avec tout de même 4 ports HDMI, 2 ports USB, ainsi qu'un décodeur MPEG64... ah, si on avait un peu de place dans notre remorque.

Et effectivement, axone accolé à la N8, Suwalki se présente à nous, arborant fièrement son 'Suwalki Plaza', gigantesque complexe de boutiques à donner le vertige...

… à voyager à vélo, ces drôles de bulles géographiques si concentrées deviennent terriblement irréelles.



En périphérie, un groupe de tout jeunes adolescents sprintent sur les trottoirs. A bord de leur BMX, jambes tournant à 2500 tours minute et pupilles dilatées, les voici lancés à notre poursuite, bondissant à chaque fin de trottoir dans de drôles de bruits mécaniques. Cent mètres déjà, puis deux cents, et cent de plus... un grupetto se forme déjà, tandis que la tête des poursuivants approche. Les petits drapeaux de la carriole sont visés, l'heure est grave, il va falloir accélérer : nous voici dans un bon faux plat, l'endroit idéal pour le guet-apens... ralentir juste ce qu'il faut pour donner l'illusion d'être à bout, user l'adversaire avant de donner le coup de rein qu'il faut, in extremis, pour décourager les plus tenaces... l'inertie n'est pas à notre avantage, mais la manœuvre s'avère efficace : la tête des poursuivants décroche... les jambes tournent à présent à 68 tours minutes, quelques cris essoufflés de rire et de désolation, nous faisons un coucou dans un concert de klaxon à poire, avant de nous retourner pour de bon : la Lituanie n'est plus qu'à trois petites heures de nous...


Le long de la route, des vieillards portent des jerrycan d'eau.
Le vent s'est peu à peu levé et l'orage menace. Nous filons à plus de trente à l'heure.

En bord de route, des églises en bois apparaissent. Nous croisons une famille, à pied. L'ancien, veste repliée sur le bras, moustaches sous le béret, marche deux cents mètres devant. Derrière, la femme tient dans chaque main un enfant. Cheveux en bataille, elle semble respirer fort. Suffisamment pour que nous constations que les incisives lui manquent. Peut-être a-t-elle la quarantaine.


L'orage éclate d'un coup, comme si la poche de son manteau avait craqué. Nous trouvons refuge sous un abri bus, lui aussi de bois. Un homme passe à vélo, bras nus, pantalon de toile et ballerines aux pieds. Il nous voit, et hausse les épaules, goguenard, tout en continuant son chemin.

Trois coups de tonnerre plus tard, nous entendons sa roue libre se rapprocher : revoici notre courageux homme, avec qui nous partageons à présent le petit banc... il tient entre ses lèvres un mégot, éteint. Son briquet tousse quelques étincelles, puis expire. Notre bonhomme marmonne tout seul quelques minutes durant, crache un bon gros glaviot à terre, se lève, nous salue en nous serrant chacun la main et pousse un hurlement pour le moins inattendu : 'Vive la France !', et sur ce, s'en va chevaucher sa bicyclette sous la pluie toujours aussi battante.

A travers le grondement de la pluie, nous entendons encore tinter son casier...


Une mésange est venue faire sa toilette dans la large flaque qui sépare l'abri bus de la route. Elle barbote gaiement, pattes immergées, trempant volontiers le bec en battant des ailes. Autour d'elle, les petits ronds grandissants disparaissent peu à peu. Un peu de ciel bleu, quelques petits nuages en surface du bitume.

Le moment de reprendre la route.

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