mercredi 12 décembre 2012

Aux abords de Šiauliai

 
Nous arrivons déjà aux portes de Šiauliai.





La journée, comme toute journée passée à réfléchir, est passée sans même avoir à y penser... et les kilomètres nous ont glissé dessus, comme la piste sous nos roues, baraque après baraque, église après église, champ après champ (où quelques fichus épars s'affairaient parfois), juste entrecoupés de courtes pauses pour coucher sur nos petits carnets quelques mots clefs résumant le fruit de nos nouvelles réflexions...





A l'occasion d'une de ces pauses, un vieillard à vélo est venu à notre rencontre, gesticulant et baragouinant des mots toujours aussi incompréhensibles... son enthousiasme était si débordant qu'il a pris nos mains dans les siennes tour à tour sans plus de manières et les a serrées, le regard, humide, droit planté dans le nôtre... que faire devant une telle démonstration de sympathie ??...





Il a continué à parler, nous lui avons montré nos drapeaux, avons essayé diverses langues, sans succès... notre bon vieillard a essayé à son tour d'autres mots, secouant la tête en tout sens, impuissant, nous a regardé une dernière fois dans les yeux, d'une manière presque douloureuse, mais rien : aucun moyen de nous comprendre... et puis, après avoir secoué une dernière fois la tête, épaules tombantes, il est reparti sur son vélo sans plus tarder, et nous sommes restés là, interdits.....





... cette satanée barrière de la langue est décidément toujours aussi frustrante...









Peu à peu, les champs se sont multipliés dans les plaines et se sont étendus, les bottes de foin sont redevenues rondes, plusieurs fichus se sont rejoints dans les mêmes rangs de cultures (de mieux en mieux entretenues), les vélos ont progressivement été remplacés par de vieilles ladas et le bitume a même fini par revenir sous nos roues.


 

 


Perchées au milieu de ces cultures, nous découvrons de loin de drôles de constructions de béton. De très hautes tours d'un blanc délavé, aux rares fenêtres, dont l'allure imposante évoque tantôt un centre pénitentiaire, tantôt une usine du temps du stakhanovisme... en nous approchant davantage, nous découvrons qu'il s'agit d'une coopérative agricole. Une pancarte piquée l'indique, et puis plusieurs rames de silos sont également apparus: les plus anciennes, colonnes de rouille, sont surmontées de petites guérites de surveillance. L'accès au site est protégé : hauts barbelés (tendus en dévers pour les fils les plus hauts), barrière et accès surveillé... des camions de toute taille et de tout âge vont et viennent.





Héritage du temps des kolkhozes ?
 



 

 
Dans ces campagnes de cultures aux maisonnettes de bois, ce site semble tout droit tombé du ciel... ou des enfers. Il s'en dégage comme une sorte de stress malsain... d'excitation ambiante et subie.





La chaussée, que nous partageons à présent avec ces camions qui vont et viennent, n'est pas assez large pour que deux camions se croisent. Nous recevons plusieurs coups de klaxons nous invitant à nous ranger tout à fait pour dégager la voie. Lorsque nous n'obtempérons pas de suite, le klaxon reste alors appuyé quelques secondes, rageur...





Bientôt, quelques maisons, tantôt de brique, tantôt de bois.





Les maisonnettes de bois ont un air misérable. Certaines ont un air penché, le bois rongé au niveau du sol, les peintures écaillées. La porte grande ouverte sur l'obscurité intérieure, barrée d'un rideau délavé, presque pudique. Devant l'une d'elles, trois jeunes, shorts et torses nus, bronzés et puissants, sont attablés et jouent aux cartes. Une femme au regard éteint secoue un bébé en pleurs, déambulant autour de la table, pieds nus à même la terre.





Les maisonnettes de briques, quant à elles, sont pour la plupart entourées de grillage, barrières et portails, et sont gardées par des chiens. Parfois, des panneaux dissuasifs mettent tout visiteur potentiel en garde...













La limite entre campagne et ville est diffuse... la route, suffisamment élargie à présent pour que deux camions se croisent sans problème, vire à angle droit, entre deux talus de remblai. Tout droit, l'ancienne route, barrée et déjà grignotée sur les bords par quelques ronces.





Autour de nous, des friches. D'anciennes industries, aux murs de brique rouge, éventrés. Des silos, des cuves, des pompes oxydées à cœur en finissent de se dissoudre... les cheminées, toujours maintenues par des câbles bien fatigués, semblent s'éplucher lentement... des nids de cigognes y ont élu domicile.





Aucun panneau.
 




 
Sur d'anciennes zones bitumées, des baraquements ont été bricolés. Devant l'un d'eux, des hommes, des femmes et des enfants sont réunis. Deux hommes se disputent. Ils semblent se menacer, échanger des mots... une radio couvre en partie leurs cris. Bousculades, intimidations... et le premier coup est parti. Ils s'empoignent, tombent à terre, roulent l'un sur l'autre... la radio continue de cracher, indifférente... les chiens se sont mis à aboyer... et puis un cri par dessus le vacarme. Un cri d'homme.





Autour, personne n'a réagi, ni femme, ni enfant.





Un peu plus loin, une femme remonte l'eau d'un puits. La poulie, à chaque tour de manivelle, pousse une complainte métallique.









Un camion nous surprend, nous serrant de près. Nous avons tout juste le temps de nous retourner pour nous protéger des projections, plaquant la carte contre nous. Carte qui nous semble en ce moment d'une utilité bien limitée : nous n'arrivons pas à nous repérer.





Nous continuons donc sur la voie 'principale', qui ressemble davantage à une voie de déviation de travaux, au revêtement crevé à de nombreux endroits. De nouveau rétrécie, tirée entre deux talus de gravas. Les feuilles des rares buissons qui ont élu domicile sur ces gravas sont crayeuses. La chaussée semble en effet hésiter entre buttes de bitume et lagunes de poussière... les essieux des trente-huit tonnes vibrent de manière chaotique tandis que les bennes claquent à hauteur de nos oreilles dans d’effroyables résonances.





Un stop : pied à terre.

Nos jambes crispées et peu à peu douloureuses sont fébriles.





Au delà du stop, une double voie déverse à double sens son flot de véhicules. Un bitume uniforme.
 

Pas de voie d'accélération. Nous la longeons en roulant sur le bas-côté, parmi les canettes, les cartons, les débris de verre, les éclats de plastique... nous dépassons un premier abribus de béton : sa coiffe est si grignotée que quelques barres torsadées en ressortent. Pas de voie d'arrêt pour le bus.





Des parkings de gravier apparaissent de chaque côté de la chaussée, entourés de grillage. Des véhicules d'occasion. Des bidons, des pièces détachées pour camions... des garages, des bâtiments de briques, aux couleurs passées... un peu plus loin, des bandes de trottoirs, des réverbères.





Des enseignes de garages, aux vitrines de verre, des stations essence, des parkings bitumés, des voies de stationnement pour bus... sur des trottoirs neufs, des abri-bus de verre nouvellement installés, estampillés 'JC Decaux'.





Premiers feux de circulation. Des rues parallèles, des panneaux directionnels, des pelouses, des bâtiments à étages, des affiches publicitaires...





Une pancarte.





Šiauliai.

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dimanche 9 décembre 2012

Rythme et plaisir

L'expérience d'Olds et Milner est une de ces expériences majeures largement connues du public, même si, dénommée ainsi sous le nom de ces auteurs (et c'est une forme d'injustice), elle n'évoque bien souvent pas grand chose...



Laissez-nous donc rafraîchir votre mémoire en en faisant le bref récit.



Cette expérience, réalisée sur des rats (comme le sont de nombreuses expériences), consistait à explorer les fonctions cérébrales, à l'aide notamment d'électrodes implantées dans diverses zones... du cerveau (il y en a qui suivent), pour y envoyer des décharges électriques de différentes intensités et observer leurs effets sur le sujet.



En activant une région particulière du cerveau lorsque le rat se trouvait dans une zone précise de sa cage, Olds et Milner ont remarqué par un 'hasard de la science' que ledit rat revenait systématiquement vers cette zone (alors qu'a priori, il aurait plutôt dû la fuir...). En augmentant l'intensité des décharges, ils constatèrent même que le rat revenait encore plus vite dans la zone en question.



Ils élargirent alors l'expérience en implantant dans la cage plusieurs rats, avec eau et nourriture ainsi qu'un levier via lequel les rats pouvaient commander une décharge électrique (une électrode avait bien sûr été implantée sur chacun d'eux).



Résultat : les rats ne tardèrent pas à comprendre l'intérêt du levier et s'auto-administrèrent rapidement des décharges de plus en plus fréquentes (pouvant dépasser les 200 chocs par minutes, soit plusieurs par secondes!!), jusqu'à se détourner tout à fait de leurs congénères, rompant ainsi tout lien social, ne buvant plus, ne mangeant plus, ne dormant plus, jusqu'à dépérir tout à fait (on mettrait plus tard en évidence que même l'instinct maternel n'y résisterait pas).



Une augmentation de l'intensité des décharges n'y changea rien : les rats, même propulsés contre les barreaux de la cage par la violence de la décharge, restaient groggy quelques instants avant, de se jeter à nouveau sur le levier une fois leurs esprits recouvrés...



Par cette expérience, réalisée en 1952, Olds et Milner mettait en évidence la fonction particulière d'une région bien précise du cerveau (qui serait plus tard appelée 'aire septale') : délivrer du plaisir… jusqu'à la dépendance la plus totale.





Les conclusions de cette étude réalisée sur des rats sont bien sûr tout à fait valables pour des sujets humains (même si leur mise en évidence n'est, comme on s'en doute, pas aussi aisée puisqu'elle soulève quelques épineuses questions éthiques....) : nous serions donc tous intrinsèquement agités (à des degrés plus ou moins divers) par le même désir, trouver n'importe quel moyen pour 'titiller' cette fameuse région septale, que ce soit à doses de tablettes de chocolats, de shoots d’héroïne ou de gorgées de vodka...



… tout ne serait au fond qu'une question de compromis : la mise en balance du plaisir que le moyen en question nous procure avec les effets néfastes également causés...









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Tandis que nous pédalons en direction de Šiauliai, cette expérience ne cesse de tourner dans nos têtes... la discussion avec Erik, le matin même, ses efforts pour enseigner à ces jeunes 'une modération du plaisir' trouvaient quelques échos dans cette dure condition... où trouver son salut entre recherche de plaisir et dépendance ?





Toujours cette question du rythme...





Avant l'arrivée fracassante des nouvelles technologies de communication, le facteur passait une fois par jour (et encore, ne passait pas le dimanche!), et nous attendions avec fébrilité son passage pour savoir si une lettre de la dulcinée ou du prince charmant y serait déposée ou non... si oui, nous la lisions et relisions mille fois, pour la dévorer, y chercher des messages cachés, des phrases à double sens et s'inventer des non-dits qui en diraient encore plus... nous extrapolions, nous fantasmions... et s'il n'y avait pas de lettre, nous pensions alors qu'une mésaventure malencontreuse avec dû la retenir, et nous imaginions alors mille raisons toutes aussi improbables les unes que les autres qui expliqueraient cette absence........



… oui : nous imaginions...





A présent, la fonction du facteur est forcément désacralisée... les billets doux transitent par voie électronique, et en instantané. Mieux : nous avons 'prise' sur ce temps d'attente...



'Autrefois' (on croirait parler d'une époque vieille de mille ans!), nous avions beau pleurer toutes les larmes de désespoir de notre corps, rien n'y faisait : le facteur passerait à l'heure de sa tournée, ni plus tôt, ni plus tard...... et à la fréquence donnée. A présent, si l'attente nous torture de trop, nous avons le pouvoir de nous défouler : nous pouvons inonder notre dulcinée de déclarations et de SMS enflammés jusqu'à ce qu'elle se décide (ENFIN!!) à nous répondre, à nous déclarer sa flamme..... (ou non).



Le temps d'attente s'est ainsi considérablement tronqué.





Une adolescente nous racontait peu avant notre départ qu'elle échangeait environ 200 SMS par jour.



200 SMS....... 200 'preuves de sociabilité'.



'Et encore, y'a bien pire !' se dépêchait-t-elle d'ajouter devant nos airs incrédules...





200 SMS par jour, on n'arrive certes pas aux deux ou trois stimulations par secondes, mais enfin, n'y a-t-il pas déjà de quoi dresser une certaine analogie ?....










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Un vélo est appuyé sur sa béquille, un peu affalé en rebord d'un champ de patates. Enfin, un champ de patates... c'est ce que nous découvrons en observant quelques rangs dégagés. Ce champ est très largement envahi de mauvaises herbes à fleurs jaunes... on dirait même plutôt un champ de fleurs jaunes. Parmi ces fleurs jaunes, un fichu rouge à franges bleues, minuscule, noyé parmi les fleurs.



Une vieillarde est assise, à même la terre, et grignote tige après tige cet océan de jaune, repoussant de temps à autres son derrière, quelques dizaines de centimètres plus loin...





Le rythme......










Si le tandem a cet avantage sur la marche de 'surprendre' parfois quelques scènes de la vie sans l'influencer d'une manière quelconque, et donc de les voir 'telles quelles, dans leur plus simple expression', il a toutefois toujours le désavantage de l'inertie : si le tableau surpris est saisissant et mériterait d'être immortalisé en photo, le temps de nous arrêter et de faire demi-tour, il a déjà disparu (et nous cultivons ainsi une forme de frustration... l'impression rageante d'avoir 'raté' la photo...... mais passons).





Ainsi, l'air absorbé et absent de cette vieillarde dans son champ de patate infini (qui découragerait rien qu'à le voir n'importe lequel de nos ados), cet air inébranlable, éternel et si 'nu', resterait gravé dans nos mémoires, mais ne serait jamais plus fixé sur une pellicule : le temps du demi-tour, notre présence a déjà été trahie... et cette expression si saisissante d'une 'absence' a déjà disparu.





… l'éternité de l'absence semble si éphémère...





Un peu plus loin, une silhouette est assise, dans une cour carrée d'une ferme aux bâtiments de bois gris, courbée et immobile, avalée par les oies qui se dandinent autour. Une silhouette à l'air abattu, désœuvrée... isolée dans cette cour carrée d'une ferme tout aussi isolée.



A travers la cour, un fil de fer est tendu. Une veste bleue marine au tissu épais, une robe usée, pastelle, à petites fleurs... un fichu bleu. Ils occupent un tout petit espace de ce grand fil. Des gouttes s'en détachent, et tombent, unes à unes.



En dessous, les oies qui se dandinent... cette silhouette, assise, courbée, toujours immobile... et la boue.





L'immobilité nue.





Rien d'autre.














'200 SMS...'














A travers ces campagnes de lenteur, si lentes que nous croyons parfois traverser des tableaux, nous repensons à cette adolescente, à ses semblables, à d'autres proches, et de manière plus générale, à nos sociétés occidentales... et à leur 'rythme'...



Combien de SMS par jour ? Combien de fois par jour vérifions nous nos portables, nos boîtes aux lettres, nos boîtes mails, privées et pro (lorsqu'elles sont distinctes), pour ressentir cette petite excitation à la lecture de l'annonce 'vous avez un message', une excitation d'incertitude, de potentialité de l'arrivée d'une bonne nouvelle, d'un instant de joie.... non : de 'plaisir potentiel' ?...





Combien de nos actions quotidiennes sont-elles consacrées à ressentir ces 'petites excitations', que ce soit par boîtes mails, par SMS, par jeux d'arcades ou autre subterfuges ?



A quelle fréquence ?…










Un adjectif nous vient alors en tête, à double fond... 'surexcités'...







Une surexcitation de tous les âges, une agitation frénétique déraisonnable, à cliquer 200 fois par jour sur claviers, souris et autres leviers pour, un instant, pour un instant seulement, ressentir cette petite décharge... cette petite excitation...





… est-ce du bonheur ?......







Et quelques mots d'une citation déjà évoquée plus tôt, nous revient sans tarder en tête devant ce tableau improbable... mots qui en cet instant semblent prendre un sens nouveau...







… 'le plaisir est le bonheur des fous...'...


 
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vendredi 7 décembre 2012

Lituanie : ce qu'en pense Erik Van quelque chose...

 
Si l'émerveillement devant les petits chatons et l'humour de la scène irréelle passée en compagnie de notre invraisemblable hôtesse sonnaient comme un rappel face à notre passage à vide, le hasard nous servirait dès le lendemain matin une nouvelle rencontre qui cette fois-ci nourrirait quelques réflexions...

Combien de fois pourtant avions-nous pu dire à nos proches à chaque départ de voyage 'on ne sait jamais sur quoi on va tomber (sans parler de boîte de chocolats), mais on sait qu'en voyageant, on s'offre en quelque sorte au hasard, et il arrive toujours quelque chose... et c'est là tout l'intérêt du voyage'... et pourtant, la veille, nous étions là, les yeux dans le gris du lac, sous la pluie, à douter... à perdre cette foi.

Hommes de peu de foi...



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Le couvercle de la remorque claque, la clef tourne, tinte avant de regagner la sacoche.
Nous montons en selle, vérifions une dernière fois que nous n'avons rien laissé, nous les regardons une dernière fois et partons.

Les : les chatons, que nous laissons derrière nous, ne cédant pas à l'idée si séduisante de leur faire une petite place dans la carriole...



Le chemin est particulièrement peu stable.
Deux traces tantôt terreuses, tantôt sableuses séparées d'une ligne d'herbes déjà suffisamment hautes pour masquer quelque trou, bosse ou pierre. Un vrai chemin pour VTT...

Le départ est un peu rude et nous veillons à négocier chaque ornière de la manière la plus douce possible, n'ayant ni l'humeur à pousser dans le sable, ni celle de nous laisser tomber. Nous ne serions pas sûrs de nous relever de si tôt...


Nous n'avons pas pédalé un quart d'heure (soit à cette allure l'équivalent d'à peine plus d'un kilomètre... ou deux grand maximum) que nous rencontrons au détour d'un bosquet de pins un groupe de jeunes qui, à leurs chaussures de sport, leurs pantalons trop grands et leurs casquettes, semblent être littéralement tombés du ciel.


Ils sont hollandais.
En campement d'été.

C'est ce que nos restes de néerlandais nous apprennent (le néerlandais qui après tout n'est pas si différent de l'allemand (pour peu bien sûr que l'on ait affaire à un allemand qui mange des chips et parle la bouche pleine...)).

L'attroupement de ces jeunes autour de nous a forcément attiré l'attention des adultes qui en sont responsables : voici d'ailleurs l'un d'eux.


Il se nomme Erik. Erik Van quelque chose précise-t-il... et on s'en serait douté.
Mais lui sait parler allemand sans mâcher des chips.

Le bonhomme a bonne mine. Derrière ses petites lunettes rondes, il cache un regard pétillant, curieux... et bienveillant.

Chose plutôt rare quand nous rencontrons quelqu'un, c'est lui qui pose les questions : que faites-vous ici, où allez-vous, pourquoi la Lituanie, quelles sont vos impressions... peu enclins à philosopher de si bon matin et surtout désireux de regagner Šiauliai au plus vite, nous ne répondons tout d'abord que de manière évasive et brève... avant de nous laisser prendre au jeu.

Après tout... nous pédalerons plus vite, voilà tout.


Le bonhomme nous apprend qu'il vient régulièrement dans la région, depuis environ six ou sept ans. Il fait partie d'une organisation de soutien au développement. Mais c'est avant tout un programme de rencontres. Des rencontres avec le monde, avec son temps... des rencontres à encourager, et dès le plus jeune âge.

Une à deux fois par an, il vient ainsi pour quelques semaines, avec un groupe de jeunes, prêter main forte à quelques projets locaux, destinés aux enfants. Un orphelinat, une pension, une école. Cette organisation s'appelle colours4kids.

Au départ, l'idée était d'aller aider des pays en voies de développement comme on dit... on pense à l'Afrique, à l'Asie... et puis les nouveaux pays de l'Est se sont ajoutés à la liste : Moldavie, Roumanie, Bulgarie... ou encore, comme nous le constatons, la Lituanie.


Difficile de rendre en quelques phrases les impressions que ce pays nous laisse... mais c'est l'exercice auquel nous soumet presque aussitôt notre interlocuteur.

La première idée qui nous vient en tête, c'est d'abord le rythme bien sûr. Ce contraste des rythmes...


Erik sourit, nous regarde par dessus ses lunettes, avec un air de professeur amusé qui encouragerait ses élèves...

'Ouiiiii... très juste. Le rythme !'

Il nous raconte ainsi l'exemple de jeunes, venus ici et qui, après leur voyage avaient été en quelque sens 'changés' dans leur rythme :

'Tu sais comme sont les jeunes... ils ont une envie, et dès qu'elle est assouvie, une autre arrive aussitôt, balayant la satisfaction précédente sans plus d'égard. Et c'est vrai que chez nous tout les y incite ! Plutôt que de rêver à une chose, 'cultiver' son envie et la voir venir (comme une lettre de sa dulcinée!)... tout arrive très vite et la patience n'est guère encouragée... c'est pourtant important de prendre le temps... cela aide à faire le tri entre ce qui appartient au caprice et ce qui apporte vraiment quelque chose. Et puis il y a peut-être aussi parfois autant de bonheur à attendre une chose désirée qu'à la recevoir, non ?... c'est tout le champ de l'imagination, du fantasme !... il faut des temps d'attente... et nos sociétés imposent une dictature de l'impulsion, de l'immédiat... quand les gamins viennent ici, on peut leur faire découvrir cette lenteur...

Quand ils viennent ici, déjà, ils n'ont pas de réseau. Fini les SMS, fini MSN, les jeux en ligne, etc... la première semaine, il faut bien le dire, c'est terrible ! Et puis les caprices sont plus difficiles à assouvir... untel veut s'acheter une casquette, l'autre des bottes... ici, il n'y a pas de boutiques ! Alors ils ont le temps de mûrir leur envie... et au bout de quelques jours, tu te rends compte que l'envie est passée, remplacée par une autre ou une autre, mais quand l'envie reste, hé bien c'est alors une vraie envie.

Bien sûr, quand ils rentrent, les sollicitations reviennent et la plupart d'entre eux replongent aussitôt... une vraie boulémie ! Mais certains retiennent la leçon : nous leur demandons juste, quand ils ont une envie, d'essayer toujours de tenir une semaine avant de l'assouvir. C'est un petit jeu que nous avons instauré pendant la période du camp. Et, comme dit, au bout d'une semaine, ils se rendent compte (même s'ils ne l'avouent pas forcément...) que bon nombre de ces envies soudaines se sont évanouies.

C'est un autre rapport au temps. Un autre rapport à soi aussi. Apprendre à se détacher de l'impulsion, de la sollicitation... apprendre la constance... différencier les envies qui viennent de l'extérieur et celles qui naissent de l'intérieur... différencier l'essentiel du futile... ce n'est bien sûr pas facile, mais c'est très important. Certains de ces jeunes gardent cette petite règle une fois rentrés chez eux, d'autres pas... il ne faut d'ailleurs pas se leurrer : ils ne sont pas très nombreux à résister. Et puis le 'réseau' avance aussi : nous allons bientôt devoir lutter contre ici même... mais bon... et sinon, mis à part le rythme, quoi d'autre ?'


Une sorte de conflit générationnel aussi... une réelle rupture entre les 'jeunes' qui pour la plupart sont réunis dans les villes et les 'vieux' qui sont restés en campagne, souvent au chômage ou occupés à garantir leur autonomie.


'Oui oui oui... c'est assez marquant. Les jeunes lituaniens sont comme nos jeunes européens, d'ailleurs ils sont de jeunes européens : baignés de MSN et MTV, comment seraient-ils au fond différents ? La difficulté croissante que rencontrent les aînés, c'est de faire face au fossé qui sépare les représentations de la vie 'normale' de la nouvelle génération avec la leur... vous voyez déjà les difficultés dans nos pays d'Europe dite 'de l'ouest' pour les parents qui ont vécu sans toutes ces nouvelles technologies, imaginez celles des parents d'ici, qui vivent en maisonnettes de bois et circulent encore en charrettes !... Internet arrive chez eux parfois avant l'eau courante, le choc est immense !

Je vais vous raconter une anecdote qui est à mon sens assez symptomatique. Une histoire de pique nique. Dans les premières années où nous sommes intervenus pour soutenir quelques projets dans la région, il y a donc six ou sept ans, nous prenions la plupart de nos repas 'sur le pouce', pique nique tous les midis, potée le soir, et, à la clôture du séjour, nous marquions le coup en réunissant tout le monde pour un bon repas, que nous financions bien sûr... nous passions toujours de bons moments, simples et conviviaux. Aujourd'hui, c'est plus aussi facile ! Les lituaniens rechignent à faire un pique-nique le midi : ils exigent que nous allions tous au restaurant... 'comme tous les européens !' disent-ils... ils pensent qu'un européen, c'est quelqu'un de riche et qui mange tous les midis au restaurant.

De drôles de représentations courent ainsi dans la tête des gens... et à la fin, on sent comme une certaine honte de la part des parents : bon nombre d'entre eux réclament dorénavant le restaurant, et auraient même à cœur de le payer et de montrer qu'ils le peuvent... même si dans les faits, ce n'est bien sûr pas le cas. La coopération est devenue de plus en plus délicate au fil des ans... les budgets explosent, alors que les finances diminuent sans cesse... les revendications sont chaque année revues à la hausse, et à chaque fois, basées sur des 'représentations de la normalité européenne' qui n'ont rien à voir avec le réel... du coup, il y a ceux qui revendiquent ce droit à 'ressembler aux européens', et ceux qui se disent que tout ceci n'est qu'arrogance et voient d'un très mauvais œil cette propagation du modèle occidental... on cultive d'une part une forme de complexe et de l'autre une certaine aversion envers un modèle jugé trop invasif'


Oui, c'est vrai que toutes ces bannières étoilées, cela fait un peu too much non ?...


'… il faut vous dire que dans les campagnes, les gens ont développé une certaine méfiance de tout ce qui vient de l'extérieur : l'autonomie semble être la plus sure garantie de survie pour traverser les péripéties de l'histoire... vous connaissez déjà ce qu'ils ont dû traverser... alors c'est sûr que tous ces financements qui semblent 'tomber du ciel', souvent mal à propos, semblent concentrer les crispations. Dans certains endroits, il serait d'ailleurs peut-être plus sage de laisser votre drapeau dans vos bagages... vous pouvez garder vos drapeaux français et allemand... paradoxalement, c'est l'Europe qui semble cristalliser les crispations, comme une entité sans identité, sans visage... dans cette représentation, l'Europe n'est ni la France, ni l'Allemagne... c'est l'Europe. Quelque chose de vague. D'ailleurs, je ne suis pas bien sûr que beaucoup de gens reconnaissent votre drapeau ici... il se pourraient même qu'ils considèrent que le vôtre et le nôtre soient identiques !'

 
Les jeunots tournent peu à peu autour de nous, hésitant à interrompre Erik.

'Ah oui... l''heure du pique-nique... déjà'.

Déclinant l'invitation qu'il ne manque pas de nous faire, nous préférons cette fois-ci prendre la route... non pas qu'il faille nous dépêcher de trouver un restaurant (!)... mais la route est encore longue.

Et puis le ciel s'est aussi dégagé : du soleil et de la chaleur pour traverser les campagnes profondes et hostiles, c'est toujours de bons alliés pour garder bon cap !

Erik sourit, prend congé de nous en nous souhaitant bon voyage (les routes devraient être de plus en plus mauvaises d'ici à l'arrivée), puis s'en retourne vers ses jeunes, attroupant tout ce petit monde en frappant des mains pour le pique-nique.


'Le bonheur aurait donc selon lui quelque chose à voir avec l'imagination et une privation consciente de ce qui nous donnerait envie... une manière de 'cultiver l'envie' qui augmenterait le bonheur...'

Voilà une nouvelle définition du bonheur que nous ajoutons dans nos petits carnets.

Une définition qui nous rappelle d'une certaine manière une idée défendue dans l'un des contes de Roal Dahl, 'Charlie et la chocolaterie', d'ailleurs interprété il y a quelques années au cinéma.
 

...
 
… d'ailleurs... en parlant de chocolat !...
 
 
... non, on va attendre...
 
 
... (5 petites minutes ??)....