lundi 3 décembre 2012

Conte balte : pourquoi le matou ne fait sa toilette qu'après avoir mangé ?




... et du réconfort

 
Il pleut, et nous avons posé la tente au bord d'un lac.
Un lac gris, dont les eaux frémissent sous la pluie, dans un murmure de gomme. Un de ces bruits qui effacent tout. Les sons, les formes... l'espace, le temps.
 
Et qui vous laisse alors seul.
Seul avec vos questions.
 
 
Des questions qui s'agglutinent, où le doute se fait pressant... et où le découragement pointe même par moments son nez.
 

 
 
Perdus dans nos pensées, là, à l'abri d'un pin et regardant le gris des eaux du lac, voici que nous entendons quelques chose gratter derrière nous.
 
C'est un chaton. Il doit avoir quelques semaines tout juste. Encore pataud sur ses pattes, il nous guette depuis là-bas, tout en bas, balançant sa petite tête, pattes à présent posées sur un de nos grands pieds.
 
Il n'est pas sauvage.

Le petit se laisse caresser, tend la tête, le dessous de son menton et ronronne sans plus tarder. 

Accroupis et penchés par dessus ce petit bonheur, nous tournons le dos aux eaux du lac.
 
 
Il n'est pas seul : son ronronnement a dû enhardir le second, et voici qu'entre en scène un autre petit chaton... suivi bientôt de sa mère et du troisième, qui semble bien peureux.
 
… et cela ronronne et cela ronronne... et se bouscule pour encore plus de caresses... voilà qu'ils se chamaillent, se roulent en boules, se grimpent les uns sur les autres... la mère, sur la réserve, finit même par se laisser caresser à son tour, profitant que la nouvelle génération se bagarre en s'enroulant les uns sur les autres.
 
Petit moment d'émerveillement......


 
Jugeant qu'il doit être bien triste de rester dehors par un si mauvais temps, voici qu'une femme apparaît à son tour et vient à notre rencontre. Nous ne comprenons rien à ce qu'elle dit. A ces grands gestes, nous comprenons toutefois qu'elle nous invite à la suivre. Nous refusons trop mollement pour éteindre son enthousiasme, et nous voici bientôt attablés bien au chaud dans une sorte de bungalow : devant nous, de la saucisse et de la vodka.
Notre hôtesse semble être russe.

Hop, un nouveau petit verre... un autre bout de saucisse... 'spaciba !'
 
Nous sourions, mimons avec un minimum de mots, sans trop savoir ce que nous racontons, et goûtons à cette bonne humeur.
 
Nouveau mime, nouveau bout de saucisse, une gorgée... spaciba !
 

 
Elle parle, nous sourions, nous n'avons absolument aucune idée de ce qu'elle raconte, mais nous acquiesçons tout de même... toujours son enthousiasme. Spaciba !... hop, une gorgée de saucisse... oh, la saucisse a roulé par-terre... nous la ramassons : c'est pas si bas ! Héhé....... un brin d'humour ne fais jamais de mal...... ouh là... on en est à combien de verres là.........
 

 
 
 
En ressortant, c'est le froid et l'humidité ambiante qui nous saisit... le lac est toujours gris, sombre même, mais il est silencieux.

De totem en totem, nous retrouvons doucement notre chemin sous les pins... nous recroisons les chatons, un, puis deux... puis notre tente.

Bonsoir notre tente...
 
 
Les sacs de couchage sont secs, et chauds... huuummm.
 
Nous refermons la toile, ziiiiiiiip.
 

 
Tête posée sur le sol, regard droit dans le noir... dans le vide...
 
'Tiens, on n'a pas mangé...'
 

 
 
… quelques minutes s'écoulent comme une petite éternité qui se balance...
 

...
 
'C'est vrai'

 

 
 
 
... le vide... noir...
 
 
 
...
 
 
 
 
… 'Tant pis'...
 
 
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dimanche 2 décembre 2012

Du doute...

Quelle légitimé le voyageur a-t-il pour 'raconter un pays' ?...
 
Voilà une question que nous nous sommes bien souvent posée !

 
En laissant traîner l'oreille de ci de là auprès de personnes 'revenant de voyage', c'est un trait qui nous a souvent mis mal à l'aise : 'l'Amérique du Sud, c'est comme ceci, c'est comme cela, je sais, j'y étais durant 2 semaines !'...
 

C'est untel qui après 10 jours de thalasso en club Med à Bali vous racontera sa traversée de l'Indochine... tel autre qui vous dressera un paysage sociologique des tribus maasaïs après avoir passé 2 jours en mode 4x4 safari à travers la savane de Tanzanie... et pour peu que vous vous procuriez un guide de voyage de la région en question, vous vous apercevrez que vos conteurs n'ont souvent rien perdu de leurs talents d'écoliers et de récitation.


De la certitude. Du savoir. Et par dessus tout, une légitimité : 'j'y étais je te dis !'
 
Le récit de voyage se teinte alors de jeux d'influence, de pouvoir... de force. Et aussitôt, il a perdu toute sa magie : cela devient du mauvais journalisme, si semblable à cette soupe continuelle servie à longueur d'ondes...
 
 
 
Pourquoi tant d'ambition ?...
 
 
 
Au fond de nous, une rage bouillonne : 'Fais-nous rêver ! Raconte-nous ton voyage, ta perception, à échelle humaine... mets y autant de réserves qu'il te plaira, mais ne récite pas... Témoigne ! Donne-nous à voir, à sentir, à palper, à entendre... dis-nous ce que tes sens t'ont appris !'
 
Les photos défilent, les unes après les autres, interminables, brutes et sans récit.

La peau du voyage, revêtue de récitations.
 
 
 
Bien sûr, raconter son voyage demande déjà de le vivre. Raconter ses sensations demande déjà de sentir... et bien sûr (ce n'est pas trivial), de prêter attention à toutes ces sensations.
 

En parcourant les librairies, au rayon 'récits de voyage', il est toujours frappant de constater à quel point les titres de ces ouvrages sonnent comme une revendication : '8500km à travers les steppes', '136 jours de pampa', 'Mes 22 560 miles à travers l'Asie du Sud'. Une escalade de chiffres, de valeurs numériques, classables, hiérarchisables, affichées comme une note qui aurait été attribuée de fait et qui à la fin (il ne faut pas s'y tromper), revendiquerait ainsi un classement, une place...

… revendiquerait tout simplement un 'droit de parler'.

La revendication d'une légitimité.
Celle de raconter un pays, ou un petit bout du monde.
'Parce que j'y étais, et longtemps, et parce que j'y ai parcouru tant de kilomètres...'

Et c'est sûrement là que sont confondues 'performance' et 'légitimité de parole'.
 
 
Bon nombre de ces récits ressemblent alors à ces interviews réalisées en sortie de stade, où les dieux de l'Olympe délivrent leurs impressions (leur déception d'avoir perdu alors qu'ils avaient tout donné, ou leur joie d'avoir gagné face à un adversaire pourtant si fort), et parfois quelques messages subliminaux (… trop subliminaux pour que nous en donnions quelque exemple ici...).

 
Aussi, lorsqu'à notre tour, nous nous sommes prêté au jeu des témoignages, cette question n'a cessé de tourner et de retourner en nos esprits (et le fait toujours).

Ce que nous aimerions raconter a-t-il une quelconque valeur pour d'autres ? 
Qu'avons-nous le droit de dire ? Où s'arrête notre domaine de légitimité ?
Quelle doit être la place de l'exactitude ?

Nos suppositions, nos interprétations sont-elles pur délire ?
 

 
 
Devant tant de questions, tant de garde-fou que l'on se met, on se demande alors souvent 'pourquoi'... 'pourquoi', au fond, écrivons-nous... pourquoi même, ces garde-fou ?

D'où vient cet élan ? De quelle nature est-il ? Est-il de bon conseil ou faut-il aussi apprendre à s'en méfier ?...
 

 
Cet élan se mêle d'envies. De ces envies dont on dit qu'il vaut parfois mieux les assouvir avant qu'elles ne deviennent des vices. Des envies de partage assurément, et de transmission.

Partager et transmettre une certaine vision du monde, où seraient mêlés un peu d'émerveillement, un peu d'humour, et enfin quelques éléments de réflexion.
 
 
Et c'est sûrement là que toute la difficulté commence : car on ne sait pas grand chose au fond...
 

Sinon d'avoir senti ce que nous avons senti, d'avoir vu ce que nous avons vu et entendu ce que nous avons entendu... et encore. L'interprétation n'est jamais très loin... quant à la redoutable conclusion...
 
... elle s'invite toujours avec fracas, n'hésitant pas à traverser la fenêtre lorsque nous lui fermons la porte au nez.
 

Comment alors, arriver un jour à dire sans trembler 'je sais, je te dis, puisque j'y étais (2 semaines)!'
 
 
 
 

 
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Aussi est-il parfois des rencontres particulièrement réconfortantes.
 
De ces rencontres fortuites qui se présentent à un moment où le doute se faisait plus pressant, où les questions semblaient s'agglutiner et où le découragement même par moments pointait son nez.
 
 
'A quoi cela sert-il de traverser ces campagnes profondes lorsqu'on sait petit à petit qu'elles sont hostiles ? A quoi cela sert-il de 'voir', puis de s'en aller ? Qu'avons-nous appris jusqu'ici ? Qu'attendons-nous du reste du voyage ? Que faisons-nous là ?'
 
...

'Qu'est-ce que le bonheur... tu parles d'une question...'
 
 
'Il pleut à nouveau... combien de jours reste-t-il ?'...
 
 

 
 
'Que faisons-nous là ?'...
 
 
 

mercredi 28 novembre 2012

Le yoyo du sympathomètre

 
Une armée de petits musiciens a veillé sur notre sommeil.

 
Violonistes, harpistes, joueurs de flûtes... tous se sont donné rendez-vous en bord de cette rivière où nous avons élu domicile pour la nuit.

 
En y regardant de plus près, il semblerait même qu'une sorcière hideuse se soit mêlée à eux, ainsi qu'un très ancien chevalier teutonique, casque vissé sur la tête et garde de l'épée vissée au sternum, probablement pour veiller sur cette jeune fille à la natte tressée si longue, si blonde...
 

  
Nous revoici entourés de petits lutins de bois, de figures de contes et d'histoires imaginaires... une petite armée de bonshommes apparus de ci de là au petit matin, au fur et à mesure que la brume se retirait des bords de la rivière.
 
Tartine après tartine, nous nous promenons vers l'un, puis vers l'autre, prêtant l'oreille à chaque instrument. Un petit déjeuner déambulatoire qui vaut bien tous les beds et breakfasts du monde...

 


Premiers rayons de soleil sur les eaux de la rivière, tandis que les dernières vapeurs se dissipent à sa surface. La toile de tente, pendue sur les branches basses d'un frêne, en finit de sécher. Nattes repliées, sacs de couchages comprimés, petit déjeuner avalé : des rituels bien rodés, exécutés sans même avoir à y penser.
 
Déjà, une nouvelle journée va pouvoir commencer.

 


Il y a foule sur les bords de la D196, et cela contraste avec la fréquentation du parcours de la veille. Cagettes et parasols se sont multipliés de chaque côté de la route, proposant cornichons, oignons, tomates et autres betteraves. Les charrettes sont garées sur le côté, tandis que les chevaux de traits s'en sont allés paître au pied de quelque haie de peupliers. Quelques enfants courent les uns après les autres, traversant la voie sans plus de précautions... jour de fête ou jour de marché.
 
Cette D196, à cet endroit, est en fait la rampe de lancement pour rejoindre l'A1, cette fameuse colonne vertébrale qui rejoint les 3 plus grandes villes du pays, et la capitale à la côte. Nous y retrouvons ce contraste des rythmes que nous avions ressenti à l'approche de Vilnius : au delà des haies de peuplier où paissent les chevaux de traits, l'A1 et son billard lissé propulse ses petits bolides d'un bout à l'autre du pays.
 
 
  
L'accueil qui nous est fait est plutôt chaleureux : les plus jeunes interrompent leur course et attirent l'attention de leurs camarades sur cette étrange embarcation qui passe, tandis que les adultes interrompent les leurs pour nous suivre d'un regard amusé et plutôt bienveillant. Nous récoltons même quelques laba diena spontanés.


 


Nous laissons bientôt cette D196 sur notre gauche, la laissant longer l'A1 par le nord, et nous retrouvons une nouvelle petite route de campagne.
 
 
Que demander de plus...

 
Une matinée radieuse, une campagne qui s'étire doucement et une petite route qui s'y promène tout aussi gentiment... il n'y a pas un poil de vent, l'orée des bois est encore bleutée, et partout encore, un silence de grasse matinée... les chants d'oiseau se font encore hésitants, le nid probablement préféré aux cimes et au feuillage encore trop humide... un silence de grasse matinée pleine de promesses et de gestes lents... nos trois pneus ronronnent sur le bitume, quelques graviers craquent par moments, et les jambes tournent, dans un rythme lent.
 


Lorsque la route s'élève, jamais trop toutefois, nos jambes tournent plus lentement et semblent pétrir inlassablement une pâte onctueuse : le genou presse vers le bas, la cuisse se contracte et l'onde de chaleur se communique au bassin, à l'abdomen... le genou gauche presse à son tour, et une nouvelle vague remonte, puis une nouvelle... nous ralentissons la cadence pour mieux apprécier encore la sensation... nous voici au dessus de la côte, les jambes vibrent, nos abdomens rayonnent, et aussitôt la roue libre s'envole.
 
 


Imperceptiblement, le relief s'est émancipé du rigoureux quadrillage agricole. Dérivant tantôt à gauche, tantôt à droite, la route s'élève de ci, de là, puis plonge sans prévenir sur un petit vallon avant de gravir un nouveau talus... et c'est pour notre plus grand plaisir.

 
Les hameaux se sont décrispés, les clôtures se raréfient tandis que les bosquets se multiplient, se mêlant parfois aux toitures de fermes, regroupées en nombre toujours décroissant.
 
 
 
Les structures de bois ont réapparu, ainsi que quelques puits.
 
Les prés ont peu à peu grignoté les cultures, qui ont d'ailleurs fini par disparaître tout à fait. Ne restent à présent que pâtures, prés fauchés et friches. Les bottes de foin, d'abord rondes, ont retrouvé une forme parallélépipédique traditionnelle. Par endroits, les foins, fauchés depuis quelques jours déjà, sont rincés.



 
 
 
 

Le bitume s'arrête là.
Nous retrouvons donc la piste... et ses soubresauts.
 


 
 

Les habitations elles aussi se sont dégradées. La brique a disparu pour de bon, et nous retrouvons des hameaux de bois, de ce bois gris et rincé, surmonté de toitures ondulées.
 
Comme une conséquence, les calvaires et les chapelles se multiplient.
 
 

 
Certaines maisonnettes sont parfois dans un si triste état que nous doutons qu'elles soient encore habitées. Les aboiements que notre passage suscite sembleraient pourtant nous indiquer le contraire.

 
L'heure n'est plus aux sourires et autres courtoisies. Si la piste s'interrompt aux portes des hameaux traversés (relayée durant leur traversée par une bande de bitume), cela ne suffit pas à nous rendre tout à fait invisibles et silencieux : les regards que nous croisons sont durs, et nos sourires, même accompagnés de formules de politesse, ne sont d'aucun effet. Même le regard du curé, croisé au sortir de la messe tandis que ses ouailles se dispersaient, est resté de marbre.
 
Derrière nous, nos petits drapeaux flottent, bannières qui nous semblent par trop colorées en cet instant......
 
 
Au hameau suivant, les croyants semblent se rendre à leur tour à l'office : se donnant le coude, des vieilles grignotent la pente de part et d'autre de la chaussée, à petits pas de bigotes, rejoignant patiemment l'éclatante demeure de Dieu, qui scintille tel un phare au sommet de la butte.
 
Il n'y a dans ces très humbles hameaux que 2 choses qui aient l'air neuf : parfois, le revêtement de la chaussée (très vite souillé et marqué du fer des chevaux)... toujours, le clocher et la façade de l'église.
 
 
 
 
Ces terres semblent être en proie à de visibles efforts de conversion... des efforts dépensés non pas par l’Église mère, mais bel et bien par l'Union.
 
Pas un seul hameau, pas un seul groupement de baraques, aussi humbles soient-ils, n'est épargné : dans chacun d'eux, une pancarte a été plantée, arborant la bannière étoilée. Nous imaginons la petite armée d'étoilés parcourir le pays, tels des croisés, bannières sous le bras, rejouer la scène d'Iwo Jima sur chaque butte, chaque monticule, chaque tas de foin, justifiant la réfaction d'un mur de plâtre, d'une toiture de presbytère, la pose de quelques hectomètres de bitume...

 
 
… et peut-être tiendrons-nous là quelque explication à l'accueil pour le moins réservé qui nous est fait dans ces campagnes reculées ?...
 
 
 
 
Lorsque, quelques heures plus tard, nous rejoignons une départementale, l'ambiance est de nouveau toute autre : les grand-mères à fichus, assises sur un banc ou une balancelle, nous offrent quelques sourires (souvent édenté), et la gérante de la petite épicerie se montre très volubile (même si nous ne comprenons pas le traître mot de ce qu'elle raconte et que nous devons faire le tour du comptoir (ou la caisse se résume à un boulier et une boîte en carton) pour piocher sur ses rayons de quoi nous sustenter, comme bien souvent)... mieux : tandis que je reviens des courses, je trouve un homme avec son litron de bière sous le bras en train de faire ni plus ni moins qu'une demande de mariage à Marie, dans un mélange de polonais, d'allemand et de russe... un bonhomme charmant qui, même éconduit, repartira sans rancune à bicyclette, bouteille sous le bras et sourire aux lèvres.

 

 
 
Les façades des maisons (toujours en bois), même si elles sont fatiguées, sont ici de couleurs, et peut-être est-ce là une différence.

 
Entre regards durs et déclaration de mariage, la palette des réactions est en tout cas bien vaste, mais quelques récurrences semblent peu à peu mettre certaines corrélations en évidence... devant ces sautes d'humeur, le sympathomètre est plus que jamais en fonctionnement, et, qui sait, peut-être à la fin du voyage nous délivrera-t-il quelque conclusion éminente sur quelque rapport entre la sympathie, l'espace, l'habitation, la richesse et le bonheur...
 
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dimanche 25 novembre 2012

On the road again...

Le goudron défile à nouveau sous nos pieds. Après ces quelques jours de déambulations urbaines, nous voici repartis.
 
Bizarrement, nous ne nous sentons pas gagnés par l'euphorie habituelle des grands espaces, ce sentiment si léger d'air et de liberté... le départ est poussif, les jambes de manière surprenante sont comme rouillées... et le souffle semble même nous manquer sur les premières pentes de Raudondvaris... la remorque derrière nous semble peser quelques tonnes supplémentaires...

… payons-nous les nuits agitées de la capitale ? Digérons-nous le milk-shake banane de Kaunas ?... diverses raisons suspectes passent tour à tour devant la barre pour expliquer pourquoi ce matin, pédaler nous semble si pénible...

L'air est poisseux... le ciel gris. Le revêtement de la route est très grossier... et puis l'air empeste. Le tilleul toujours... à moins que ce ne soit autre chose... et le vent vient de face.
 
Une sale matinée...

 

En fait cela sent le colza. Une des ces odeurs persistantes qui s'incruste partout, si épaisse que l'on croirait la mâcher, et qui semble même s'agglutiner au fond de nos gorges à chaque inspiration... nous sommes scotchés sur le bitume, le cœur battant sourdement dans nos poitrines lourdes, abrutis de ne voir le sol reculer que si lentement malgré nos efforts.
 

Une vraie sale matinée...






Après avoir gravi les coteaux du Niémen, nous voici sur une sorte de plateau... l'horizon s'est aussitôt aplati, comme comprimé par ce ciel si gris, si bas... et l'air est devenu encore plus épais. L'air de ces champs de colza, qui se succèdent encore et encore, et à perte de vue.
 

Il fait chaud... et pourtant non, il fait frais.
 
Par endroits, le ciel lourd se déchire. De généreuses langues de lumières semblent alors lécher le sol, écumantes, et sublimant par vagues l'éclat des colza… lorsque nous les croisons, un souffle bestial nous enveloppe aussitôt, avant de nous abandonner à nouveau quelques instants plus tard, transpirants, à des atmosphères bleutées et glacées... et où il fait froid.

Crispés, nous forçons notre respiration. Nous maudissons le goût du colza, raclons nos langues sèches et râpeuses, bouches ouvertes, tachant d'avaler encore un petit peu plus d'air...





 

Nos vestes humides sont inconfortables. Nous transpirons sous nos casques... nos lèvres se sont peu à peu retroussées. Souffles courts et soupirs... des locomotives en action, mais si poussives, mais si lentes...






… ça y est... il pleut.
 
Les colzas ont commencé à s'agiter, à bruisser, dans des mouvements de plus en plus brusques et précipités, et puis une première grosse goutte a claqué sur la visière du casque, suivie d'une autre, glacée, sur l'avant bras... la suivante s'est faite sentir à travers la mitaine gauche, picorée peu à peu de becs froids toujours plus enhardis... puis la bonne vieille averse s'est écroulée pour de bon.
 
Soupir de soulagement... 'voilà, cela ne peut plus être pire à présent'...












De fait, après le vacarme opaque, l'espace s'est peu à peu dilaté et a retrouvé quelques couleurs.

Le moment béni pour la pause.






Le paysage a quelque chose de familier.

Un ordre...



Oui, c'est cela : le relief ici semble dompté, il a ployé le joug et file droit. Les courbes, les creux, buttes et bosquets ont été gommés, arasés. De serviles petits chemins filent en angles droits entre les rectangles aux diverses nuances de couleurs. Par endroits, quelques groupes de maisonnettes, éparses, grises de briques, aux cours bien délimitées, se sont rassemblées, avec remorques, pelles et engins de couleurs... Quelques tas de foin, de fumier, quelques bêtes... et tout autour, un damier de cultures. Un damier à la trame généreuse et aux mesures surhumaines.
 
… c'est en cela que ce paysage nous semble si familier et pourtant inédit : ces contours vastes et tracés au cordeau n'appartiennent déjà plus à l'outil, mais sont bien le fruit de la machine.
 

Les minuscules patchworks de potagers que nous pouvions contempler tout au long de notre traversée de Lituanie sont ici supplantés par une force plus vaste, implacable, mécanique, et de fait, nous découvrons par endroits quelques engins agricoles de belles tailles, au verni encore intact et en tout point semblables à ceux que nous connaissons dans nos campagnes.
 

Pour la première fois depuis que nous avons traversé la frontière lituanienne, et c'est un sentiment étrange, nous ressentons en campagne l'impression d'être contemporain à ce qui nous entoure...




 


Le soleil est réapparu, et de manière éclatante.


Nous filons à présent.
 
Nous avons tombé les vestes, respirons un air sec et légèrement parfumé, et le vent s'est couché. Les jambes ont retrouvé leur rythme, et le paysage défile autour de nous sans plus de réticence, champ après champ, croisée de chemins après croisée de chemins... les hameaux de briques restent toujours en retrait de la route et nous ne rencontrons personne, si ce n'est parfois quelques femmes à pied, chargées de ballots volumineux contenant des branches de tilleuls.
 

La route a peu à peu perdu de sa largeur, supprimant tout d'abord ses bas-côtés puis rabotant de manière très progressive la largeur de ses voies, tant et si bien que nous avons à présent l'impression de nous promener sur une route de campagne. Sur ses rives, de nombreuses chicorées mêlent leurs pétales échancrées aux mauves et campanules, bordant la voie de rubans de pastels. Mille insectes ont peu à peu peuplé les airs et l'espace a fini par s'emplir de bourdonnements, grésillements et autres excitations estivales.
 

 
Il fait bon, il fait chaud... seuls, nous dévorons à présent le bitume...


… mieux : nos respirations sont rondes, profondes et légères, et nos jambes tournent, régulières, nous délivrant micromole par micromole leur dose d'endorphine...

… au creux de nos ventres, une boule chaude ronronne à son aise: quelque chose d'euphorique....

... un sentiment léger d'air et de liberté...

 

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Devinette bonus

Une fois n'est pas coutume, voici une devinette pour laquelle...... nous n'avons pas la réponse !
 
Elle reste donc jusqu'à présent tout à fait ouverte (nos recherches sont restées jusqu'à présent infructueuses), et si jamais quelqu'un parmi vous avait un élément de réponse..... nous en serions ravis ! :-)
 
La question est la suivante : que nous signale ce panneau ??



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mardi 20 novembre 2012

Texte pour Lina : Ennéades, extrait

Qui n'a pas rêvé, à défaut d'avoir une mémoire sans borne et infaillible, de tranporter avec soi sa bibliothèque entière pour retrouver à souhait un passage, quelques phrases, quelques vers d'un de ces livres qui nous percent à cœur ouvert par quelques mots, et vers lesquels nous retournons régulièrement ?.....
 
Repartir sans revoir Lina est une décision pénible à prendre, mais nous ne pouvons de nouveau rester 2 jours sur place...
 
Nous aurions eu pourtant à cœur de continuer cette discussion si bien commencée, en lui soumettant quelques phrases de Plotin, en résonnance directe avec ce qu'elle avait pu nous dire sur regard et beauté, et que malheureusement, nous n'avions retrouvées que la nuit suivante.
 
Les voici toutefois...
 
 'Si tu ne vois pas encore ta propre beauté, fais comme le sculpteur d'une statue qui doit devenir belle : il enlève ceci, il gratte cela, il rend tel endroit lisse, il nettoie tel autre, jusqu'à ce qu'il fasse apparaître le beau visage dans la statue. De la même manière, toi aussi, enlève tout ce qui est superflu, redresse ce qui est oblique, purifiant tout ce qui est ténébreux pour le rendre brillant, et ne cesse de sculpter ta propre statue jusqu'à ce que brille en toi la clarté divine de la vertu [...]. Si tu es devenu cela [...], n'ayant plus intérieurement quelque chose d'étranger qui soit mélangé à toi [...] si tu te vois devenu ainsi [...], regarde en tendant ton regard. Car seul un tel œil peut contempler la Beauté.'
 
Plotin, Ennéades, Exercices spirituels et philosophie antique.
 
 

Troublantes similitudes...

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