vendredi 21 octobre 2011

Première leçon du sorcier

« Les gens ont tendance à tenir pour vrai ce qu'ils souhaitent être la vérité ou ce qu'ils redoutent être la vérité. »
Terry Goodkind, cycle de l'Epée de vérité.

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Gare du Nord - Paris - Printemps 2011

jeudi 20 octobre 2011

Les limites du monde sensible


‘Je ne crois que ce que je vois !’
Citation attribuée à un certain Saint Thomas


Vue, mais aussi toucher, ouïe, odorat, goût, voici les cinq sens qui nous furent donnés pour percevoir le monde qui nous entoure. Ce ‘monde sensible’ comme nous l’avons nommé jusque-là.

L’appréhension sensible : c’est notre premier moyen d’appréhension du monde, qui débute même, pour certains sens, avant notre naissance.

D’une richesse extraordinairement dense dans les premières années, nous avons vu comment ce monde s’érode au fil des années, au fur et à mesure que nous devenons ‘grands’.

Notre fidélité à l’égard de ce mode d’appréhension inné est toutefois telle, que le risque est grand de développer une image du monde global qui soit à l’image du monde sensible que l’on s’est construit : inévitablement réduite.

C’est ainsi par exemple que l’homme pour le dentiste devient un ensemble de prémolaires, de molaires et une glotte qui essaye maladroitement d’articuler quelques mots. Pour le professeur, l’homme est un être de douze à quinze ans avachi sur une table d’école, et qui lui rappelle d’ailleurs combien il vieillit. Pour l’animateur du camping, l’homme est un drôle d’oiseau qui s’extasie de sortir de chez lui, mais râle de ne pas être comme à la maison (et que sa bière n’est pas fraîche). Pour l’employée d’un SAV, l’homme est un être douteux, agressif et insatisfait, pour un membre de l’équipe de marketing, un être doué d’aspirations à satisfaire, pour un gendarme, un suspect avant tout, pour l’oncologue, un être condamné, pour le paléontologue, un être apparu il y a huit à dix millions d’années, etc…, etc…

‘Déformation professionnelle’ dit-on.
De fait, quand l’appréciation du genre humain se construit par exemple à travers l’expérience de relations conditionnées par nos fonctions, le risque est grand de se laisser gagner par une vision faussée.

Comment s’y prendre alors pour contrebalancer tant d’heures d’expérience biaisée du monde ou du genre humain ?


C’est très simple : soit on élargit notre monde sensible. Soit on s’en remet à l’abstraction.




Elargir notre monde sensible suppose d’être actif.
S’en remettre à l’abstraction peut se faire soit d’une manière toute aussi active (lecture, recherche, réflexion…), ou alors de manière passive : suivez mon regard… tourné bien sûr par exemple sur la commode de notre grand-mère.

L’homme, comme toute créature vivante, est ainsi fait qu’il veille à toujours obtenir ce qu’il souhaite au moindre coût, au moindre effort.

Et de manière instinctive, à votre avis, vers quelle solution notre homme avare de ses efforts va-t-il se tourner ?


mercredi 19 octobre 2011

Mais dans quel monde vit-on ?

Une des phrases préférées de notre grand-mère, peut-être même, sa préférée, est une semi question et semi acclamation, que vous aurez certainement déjà entendue autour de vous un jour.

‘Mais dans quel monde vit-on ?!’
(Ponctuation en fin de phrase incertaine…)

Je ne sais si au fond, une vraie interrogation l’habite ou simplement un insidieux besoin d’exulter ses peurs. Mais dans le doute, pourquoi ne pas essayer de répondre à cette question :

‘Mais dans quel monde vit-on ?

Et pour cela, quoi de mieux que d’aller voir ?

‘Oui, mais aller voir où ?’ Répondrez-vous…




L’enfance est un temps paradoxal de la vie.
Lorsque nous la vivons, nous n’avons de cesse de nous plaindre de notre manque de liberté, de nos obligations, du devoir d’obéir à des choses idiotes, que cela nous plaise ou pas.
Et de finir nos épinards…

Mais quand, plus tard, nous y repensons, la plupart du temps, un certain attendrissement nous gagne, en plus du souvenir du goût des madeleines. Ce temps n’était pas si mal que ça en fait… loin de là même.


Ce temps avait une densité sensible qui ne trouve plus son pareil dans nos quotidiens d’adulte.
Que de découvertes chaque jour, de nouvelles saveurs, de nouvelles possibilités, de nouvelles rencontres…

Et l’on se demande un jour, sur la route du travail, ou de la maison, grands adultes libres que nous sommes, comment ce champ des possibles a bien pu s’éroder à ce point.


Bien sûr, il y a tout un tas de bonnes et de mauvaises raisons à cela. On s’habitue, on s’est engagé sur un nombre toujours plus important d’actions à réaliser par jour, dont la durée n’a pourtant pas augmenté… mais peut-être aussi parce que l’imprévu, cette chose qui peuple notre monde ouvert d’enfants, a été lentement mais sûrement balayé de nos agendas.

A défaut de ‘découvrir’, ou de se laisser ‘surprendre’, nous en sommes arrivés à un point de nos vies de grands, où nous ‘savons’ et ‘décidons’.

Aussi passons-nous notre temps à promettre aux charmantes têtes blondes que ‘quand elles seraient grandes’, elles aussi, elles comprendraient. Elles ‘sauraient’.

Et surtout, qu’elles feraient alors tout ce qu’elles auront voulu faire jusque-là (avant de leur rappeler que d’ici là, c’est nous qui faisons encore la loi, non mais…).

Et effectivement, une fois grandes, ces têtes un peu moins blondes font (ou essayent de faire) tout ce qu’elles ont toujours voulu faire jusque-là.

Dorénavant, fini les épinards, et sus à tout ce qu’on n’aime pas : le choix guidera chaque jour.


Bien évidemment, la nécessité s’en mêlera et n'aura de cesse de contraindre les plans élaborés par la volonté, et ce n’est que pour mieux l’affûter : de fait, chaque moment de temps libre, chaque instant à construire, sera guidé par un choix… ou par une habitude.


Lorsque la journée de travail est terminée, où vous rendez-vous ?


Au volant de votre véhicule, un champ des possibles s’offre devant vous… et dans plus de 95% des cas (au moins), c’est le chemin de la maison que l’on choisit, ou des courses, ou tout autre endroit dicté par la nécessité, l’habitude, ou encore (parfois), le choix.

Votre véhicule n’est pourtant pas sur rails, mais le chemin est tout de même suivi avec une parfaite fidélité.

Que sont devenus les ‘instants de surprise’ ? Les ‘imprévus’ ?
A quand remonte votre dernière improvisation sur le chemin du retour ?
Quand vous êtes-vous perdus pour la dernière fois ?



Sans que des constructions aux murs de béton de 8m d’épaisseur ne nous entourent, nous finissons ainsi, sans y prendre garde, à tourner nous aussi en vases clos. Un GPS embarqué dans notre portefeuille montrerait sûrement sur Google map combien notre périmètre de mouvement est faible, nos carnets d’adresses combien notre liste de connaissances est réduite, et notre agenda, combien notre temps d’ennui ou d’inactivité s’est réduit au fil du temps comme peau de chagrin…


Et dans ce monde sensible rétréci, nous sommes pourtant censés ‘savoir’, ‘connaître’ le monde, suffisamment en tout cas pour nous poser en guides pour nos têtes blondes et futurs adolescents en quête de réponses...

Dans un monde sensible aussi rétréci, comment en avoir une idée juste ?...

Comment appréhender ce qu’est le monde ?
Ou même, de manière moins ambitieuse : comment appréhender ce que sont ‘les gens’ ?




‘Mais après tout, qu’est-ce que cela peut bien nous faire ?’...



La question se veut bien sûr provocante.
Car enfin le fait est là : cela fait tout !

Nous passons en effet notre temps à regarder ce qui nous entoure.

A nous renseigner, nous informer, écouter, bref, réunir un tas d’informations qui puissent nous permettre de définir notre attitude face à ce qui nous entoure. Nous montrer prudents face à ce que nous jugeons dangereux, détendus au sein d’environnements apaisants, stressés au cœur de lieux inconnus, etc., etc….

De manière plus ou moins consciente, nous passons ainsi notre temps à capter ce qui nous entoure pour déterminer de quelle manière nous allons nous y prendre pour interagir avec cet environnement direct, avec pour objectif final, la volonté de survivre, le plus longtemps possible, et le tout à moindre effort (et même pourquoi pas, de perpétuer la tradition en assurant la reproduction de l’espèce…).

D’où bien sûr, ce besoin impérieux de s’enquérir de quel monde nous entoure…

L’approche est certainement simpliste, mais son intérêt est là : celui de montrer à quel point nous sommes tous habités par une curiosité ancrée et vitale de ce qui nous entoure. La question de savoir dans quel monde nous vivons n’est alors pas tout à fait saugrenue.

Et la question intéressante est alors simplement de savoir par quel biais nous nourrissons cette curiosité…

mardi 18 octobre 2011

Notre monde est petit…


‘Les vieux ne bougent plus, leurs gestes ont trop de rides leur monde est trop petit
Du lit à la fenêtre, puis du lit au fauteuil et puis du lit au lit’

Les vieux - Jacques Brel.


En ce matin de printemps, clair, ensoleillé et plein de parfums, les volets aux trois quarts clos de notre grand-mère sont une surprise.

‘- Hé bien, que fais-tu donc les volets fermés ?! Il faut sortir, il fait si beau 
 - Tu ne regardes pas les infos ?
 - Ben non…. Pourquoi, qu’est-ce que j’ai encore raté ?
 - Mais… c’est la révolution !’

Rien que ça… la révolution.
Et pour ne pas se faire couper la tête par des sans-culottes, notre grand-mère se protège donc derrière ses volets baissés.

‘Mais mamie… on n’est pas en Egypte !
 - Taratata… tu vois pas ce qui se passe. L’Egypte, la Tunisie, le Maroc… c’est la révolution chez tous les arabes. Tu vas voir, c’est comme si c’était chez nous !’

La voilà déjà qui nous rappelle le taux d’immigrés marocains et algériens du quartier, et qu’ils sont tous frères et sœurs, etc., etc…

Lui offrant le coude pour la promenade, nous allons voir les boutons de tulipes éclore, et sentir l’odeur obstinante des jacinthes. Sous ce soleil de printemps, la révolution arabe retourne pour quelques instants à quelques milliers de kilomètres…

Un sourire point même sur les traits creusés de ses lèvres…


Elle est comme ça mamie.
Un rien l’affole.

Avec le temps, son monde s’est rétréci… et le monde, cette grande abstraction de l’immensité, est devenu encore plus abstrait, encore plus opaque… et donc forcément, encore plus menaçant.


Je vous vois sourire… est-ce par tendresse?





Son monde n’a bien sûr pas toujours été aussi petit.
Elle évoque encore régulièrement Paris, Montsouris, toujours avec ce léger sourire sur les lèvres.

Mais Montsouris remonte à bien des années. Et bien des kilomètres à présent.
Il s’est depuis longtemps retiré de son monde pour rejoindre le grand club de ses souvenirs.

Et ainsi de beaucoup d’autres lieux, de beaucoup d’autres personnages…


Un jour, la voiture a été remisée au garage. Puis un autre jour, le vélo lui a fait peur, et l’espace s’est ainsi réduit à ce qui lui était possible d’atteindre au rythme patient de ses pas.

La poste disparut à son tour pour rejoindre Montsouris, puis ce fut la boucherie, le boulanger et ses petites blagues… et le monde, ainsi, sans nénuphar, s’est rétrécit à l’espace du fauteuil, de la fenêtre, du lit…

… et de la commode où trône, fenêtre sur le monde, son écran de TV.


C’est ainsi qu’avant tout le monde, et sans avoir à bouger de son fauteuil, grand-mère sait : la révolution arrive…

Vers Montsouris, la poste, la boucherie……. Peut-être même le boulanger est-il menacé.




Evidemment, vous, dans la force de l’âge, trouvez tout cela bien drôle.

Vous savez bien que le boulanger continue à blaguer, et vend toujours autant de pains chaque matin, que la poste et la boucherie restent ouverts et n’ont pas modifié leurs horaires d’ouverture sous l’influence de cette révolution… car effectivement, votre monde est toujours suffisamment grand pour savoir ce qui se passe chez le boulanger, le boucher, et (même !) à la poste. Peut-être même vous êtes-vous encore récemment promené à Montsouris…

Mais votre monde sensible, aussi grand soit-il, est-il pour autant si grand que cela ?...


Par ‘monde sensible’, je veux dire ‘l’espace physique dans lequel vous vous rendez physiquement et régulièrement’, de sorte à capter sans moyen intermédiaire une réalité.

Vous êtes-vous déjà demandé à quoi ressemblait cet espace ?


Je vous vois déjà penchés sur une mappemonde, réfléchissant aux pays que vous avez traversés….. doucement : ne soyons pas si ambitieux, commençons déjà par le quotidien !

Nous avons dit ‘régulièrement’…

‘La maison…’
Oui, effectivement, on peut penser que la maison fait partie de cet espace…

(encore que, je me souviens de quelques mots de Luchini dans ‘Les femmes du 6ème étage’ par lesquels il avouait ne plus y être monté depuis des années… au sixième étage. Mais soit : vous n’habitez pas une maison de 6 étages).

‘Le quartier’…
Dans les grandes lignes, oui… bien qu’il y ait certainement quelques espaces que vous ne connaissiez pas, mais oui.

‘La route pour aller au travail, aux courses’.
Ok.

‘Celle pour aller rendre visite à ma famille, à mes amis’...
Toujours Ok.

‘Celle pour aller en vacances…’
Mouais… nous ne sommes déjà plus dans le ‘régulièrement’….. mais soit.

Ensuite ?


Exercice fait, on se rend compte que finalement, ce monde sensible, si l’on fait un peu le compte, s’avère assez petit. Oh, bien sûr, pas aussi petit que celui de notre grand-mère, mais au regard du monde…. avouons qu’il reste assez petit.



D’ailleurs, si l’on y regarde d’encore plus près, on s’aperçoit qu’il est encore plus petit que ce qu’on croit finalement… car sur ces routes empruntées pour aller au travail, chez des amis ou de la famille, qu’avez-vous ‘vécu’ de la réalité qui vous entourait ?

Une vision… oui. Un paysage.

Quoi d’autre ?

Vous avez roulé vitres fermées, bolide devenu hermétique au dialogue avec toute personne extérieure, et avez écouté les accords de musique de vos CD favoris diffusés par l’autoradio, réglé la température sur 20°, tandis que (pour les propriétaires de véhicules récents), le diffuseur de parfum distillait les fragrances ‘senteurs des bois’.

Votre réalité sensible, excepté la vue, s’est donc réduite pendant le voyage à une bulle de sensations vous entourant dans un rayon d’un mètre environ. Un tout petit monde, qui vous appartient, ajusté selon vos envies, à votre guise, et qui traverse donc, plus ou moins imperméable, l’espace du monde réel, que vous parcourez sur ce réseau de macadam (Cf. message du 1er août ‘Depuis quand n'avez-vous pas 'marché dans l'herbe' ?’).


A bien y regarder, vous voyez que ce monde sensible est bien petit.

Aussi n’est-il pas surprenant que nous soyons appelés à appréhender le monde dans sa globalité par le biais de l’abstraction… sans jamais y avoir mis les pieds, vous savez ainsi ce qu’est la Chine, le Sénégal, le Détroit de Gibraltar, le pôle Nord ou encore la planète Mars.


Bien sûr, nous direz-vous, le ‘monde’, ce n’est pas seulement un espace géographique : le ‘monde’, c’est aussi une façon de désigner ‘les gens’, de manière générale.


Et là encore, on pourrait se demander ce qu’il en est de notre expérience sensible de ce qu’est ‘le monde’, de ce que sont ‘les gens’.

Vous savez, on entend souvent dire ‘tout le monde’, en se référant à un personnage abstrait et pourtant souvent présent, cité même comme une référence pour justifier certains choix ou certaines croyances.

‘Tout le monde fait ci, fait ça, tout le monde sait ceci, cela, tout le monde aime ceci ou cela, etc.…’

Mais qui est donc ce ‘tout le monde’ ?

Là encore, si nous faisons la somme des personnes de notre connaissance, il faudra bien avouer qu’elle reste bien mince au regard des quelques 7 milliards d’âmes qu’il nous est théoriquement possible de rencontrer.

Ce cercle ‘sensible’ des personnes rencontrées se résumerait peut-être à quelques centaines ?

A quelques dizaines ?...

A quelques unes ?...



Décidément, nous devons avouer que ce monde sensible, qu’il concerne le monde dans sa globalité ou bien seulement le monde par sa simple composante humaine, est bien, bien petit…


Et pourtant, sans y avoir été, vous savez plus ou moins ce qu’est la révolution arabe.
Composante ‘abstraite’ de notre appréhension du monde…


Aussi, pourrions-nous nous amuser en imaginant le sentiment que serait, si elle existait, celui d’une âme qui soit capable de connaître le monde dans sa moindre parcelle géographique, de connaître de ‘tout le monde’ la personnalité de chacun des individus qui le peuple, et qui découvrirait certaines de ces peurs qui sont les nôtres, suscitées parfois par des évènements venus de la composante ‘abstraite’ de notre représentation du monde…

N’aurait-elle pas en effet, elle aussi, à notre encontre, ce doux sourire de tendresse que nous avions à l’égard de notre grand-mère ?

lundi 17 octobre 2011

Semaine spéciale

A mi-parcours du récit de ce voyage, aux abords de la Lituanie, nous ferons cette semaine un petit break pour aborder l’une des motivations qui ont nourri cette idée de partir en tandem.

Une nouvelle rubrique a pour cela été ajoutée, et s’intitule tout simplement ‘Voyage en tandem – Génèse’.

La semaine prochaine, nous reprenons le récit là où nous nous sommes arrêtés, c’est-à-dire au cœur des forêts de Mazurie, à quelques kilomètres de la frontière lituanienne.

En vous en souhaitant une agréable lecture.

mardi 4 octobre 2011

La tanière du loup

Si de nos jours, campagnes reculées et vastes forêts riment de plus en plus avec lieu de ressource personnelle (en témoigne ici le développement de cet agrotourisme), il fut un temps où le salut (et la survie) résidait en ville (ou plutôt au ‘château’), et où la campagne et la forêt étaient le lieu de tous les dangers, lieux peuplés de brigands et autres bandits, et surtout de créatures de tous genres, dont les multiples histoires recueillies en carnets de contes continuent d’effrayer nos petites têtes blondes avant de s’endormir.

La Mazurie est au carrefour des genres, un lieu de campagnes reculées et de vastes forêts où certains viennent se ressourcer, et d’autres se faire peur.




De Pisz (au sud) à Węgorzewo (au nord), le territoire mazurien compte un véritable dédale de lacs biscornus, d’étangs, mares, marécages et autres surfaces molles et gluantes entre lesquels, il faut le reconnaître, il est très difficile de se frayer un chemin.

Aussi n’est-ce pas un hasard si derrière cette sorte de frontière naturelle de plus de cinquante kilomètres, se cachait il n’y a pas si longtemps encore un être maléfique qui faisait trembler la terre entière, et dont le repaire attire aujourd’hui les curieux.

C’est en effet là que se trouvait la ‘Tanière du Loup’.
Dans la forêt de Gierłioz plus précisément, à quelques dizaines de kilomètres tout juste du parc naturel de Mazurie où se multiplient à présent de douillettes infrastructures destinées à offrir le meilleur confort possible aux nouveaux arrivants.




‘Un jour, il s’est mis à pleuvoir, et ça n’a plus arrêté pendant 4 mois. On a connu toutes les sortes de pluie possible ! La toute petite pluie fine cinglante, la grosse pluie d’averse, la pluie battante de côté, et certaines fois même, une pluie qui semblait venir d’en dessous… Pire, il pleuvait même la nuit’. […]
Forrest Gump – 126ème minute




Le cœur de la Mazurie semble être un pays d’eau… que d’eau, que d’eau…

S’il fait beau, l’eau des mille lacs s’évapore le jour et nous retombe sur la tête en fines gouttelettes dès la tombée du soir jusqu’au petit matin… enfin, ‘petit’ matin : jusqu’au ‘grand’ matin pour être plus précis.

Cela donne une atmosphère ambiante bien poisseuse… et surtout des colonies de vacances pour de (très) nombreux moustiques. A un tel point que l’on préfèrerait presque qu’il pleuve.

Et pour le coup, nous sommes servis.

Un jour, il s’est mis à pleuvoir, et ça n’a plus arrêté pendant 4 jours…


La tête bien rentrée dans les épaules, le nez collé au-dessus du guidon, nous regardons placidement ce qui se déroule sous nos pieds. Le ciel s’y reflète de manière plus ou moins nette selon la rugosité du revêtement et la densité du feuillage au-dessus de nos têtes. Des petites tâches sèches se succèdent parfois au pied de troncs de tilleuls particulièrement denses, rarissimes vestiges de Dryland…

Hé oui, il est un temps comme celui-ci où passer quelques heures devant la TV devient presque un fantasme, et au fil des heures, les bribes de films nous reviennent en tête malgré nous. Cela nous apporte un peu de couleur, quelques tirades amusantes dans lesquelles nous puisons un peu de réconfort. Une chanson positiviste n’est parfois pas de trop pour remonter un moral par trop… ‘douché’. Nous en avons d’ailleurs adopté une depuis quelques jours, et cela doit faire à peu près vingt et un ou vingt-deux mille fois que nous en chantons le refrain (puisque c’est à peu près tout ce que nous en connaissons….).

Il faut ce qu’il faut.
Pour ne plus sentir la pluie… mais aussi pour digérer.

Non pas notre repas (par ce temps, il a tendance à être fortement raccourci), mais notre visite. La visite de la Tanière du Loup.


Pour ceux qui se demanderaient déjà qui est ce grand méchant loup dont il est question depuis quelques paragraphes, précisons que la Tanière du Loup est le nom donné au GQG du plus grand dictateur du XXème siècle à la moustache et la mèche caractéristiques, un QG de quelques 250 hectares parsemés de bunkers et autres joyaux architecturaux des temps joyeux.

Tonton Adolf (c’est ainsi que le nomment souvent par dérision nos voisins d’outre-Rhin, cela vous donne encore un indice ! ;-)) aurait séjourné presque 3 ans parmi les moustiques dans cette forêt de Mazurie, escomptant pourtant à l’origine n’y passer que quelques mois, histoire de déployer son opération Barbarossa (encore un indice !) et se rendre à Moscou en un éclair (indice !) comme il aime à le faire…

Bref, la Tanière du Loup (parfois aussi appelée ‘repaire du loup’), de son petit nom original ‘Wolfsschanze’, est bien sûr le nom de code qu’un certain Hitler aurait donné à son QG principal depuis lequel étaient tirées les ficelles des armées nazies déployées à travers une Europe mise à feu et à sang.




Le lieu aurait abrité près de 2500 hommes, parmi lesquels les éminents Goering, Ribbentrop, Bormann et compagnie. Une mini ville…

Difficile d’imaginer que personne ne connaissait ce repaire…

...

‘On dizé z’été dzone inderdite, fabrique chimie !’



C’est notre guide. Il ne parle pas bien l’allemand. On a donc traduit pas bien français.

Cette lugubre tanière se visite en effet. Quelques guides attendent placidement à l’abri d’un cabanon de tôles et de béton. Pas de chance pour nous : personne aujourd’hui ne parle anglais. Russe oui. Allemand ? Vous avez quand même un peu de chance : lui prend des cours d’allemand depuis 4 mois. C’est parti.

En quatre mois, c’est difficile de maîtriser les chiffres. Et l’histoire (et surtout la visite) en est traditionnellement bourrée…

‘Mille dix-neuf cent quatorzante et un, Hitler là. Reste… euh… huit… soixante… euh non : si, huit soixante-vingt quatorze cent jours. Oui’.


C’est pas beau de se moquer.

Mais au bout de cinq minutes de ce régime, un petit fou rire dans ce drôle de lieu par ce drôle de temps nous semble pourtant cathartique à souhait...

Douzente bunkers, quaterziete-deux kilomètres de ligne de chemin de fer, trois cent vingt trente surcolonels et six-soixante dix-sept sous-officiers généraux, et calculez l’âge du capitaine mon général…

… malgré ses doigts et toute la volonté qu’il y met, nous avons pour notre plus grande honte bien du mal à retenir nos larmes…..

(Pour le plus grand intérêt du sérieux de la visite, la suite de ce récit sera donc dès à présent intégralement recodé en bon français (même si on sait aussi vachement bien faire le chat…)).


...

Reprenons.

Le site fait donc 250 hectares. Il a abrité 2500 personnes, parmi lesquelles 500 civils chargées de l’intendance, 1500 soldats, 500 officiers (dont nous vous épargnerons le détail), et le tout entre 1941 et 1944, dates entre lesquelles le Führer en chef aurait séjourné au cumul près de 865 jours. Le site était entouré de près de 55 000 mines, que les russes désamorceront quand le QG sera abandonné, dynamité par plus de 200 tonnes de TNT qui propulseront à parfois plus de 100 mètres des bouts de 3 tonnes de bunkers dont les parois faisaient en 1940 2 ou 3m d’épaisseur avant de passer dès 1942 à 8m, peu après l’attentat déjoué de Stauffenberg en 1944… oups, c’est pas cohérent…

Malgré toute sa peine, notre guide a bien du mal à remplir sa mission. Nous tentons alors d’engager la conversation hors des chiffres, lui demander par exemple pourquoi quelqu’un qui est à la retraite (il nous l’a dit) tient à ce point à faire visiter cet endroit, et, même à un âge aussi avancé, à reprendre des cours d’allemand.

‘Le souvenir pardi !’…


La discussion, même si laborieuse, se dénoue peu à peu. Josef, c’est son nom, se détend et nous pouvons dès à présent le suivre à travers la forêt, hors du ‘protocole’.

Enfin, nous touchons à un peu de substance de l’histoire…


Un peu au-dessus de nos têtes, Josef nous fait remarquer que de nombreux arbres ont des bourrelets. Ce sont en fait des excroissances du bois qui a poussé par-dessus le fil de fer qui était fixé autour. Il y avait là tout un réseau de fils tendus sur lesquels des branches étaient posées. Un camouflage bien sûr. Mais pas seulement. Des moustiquaires étaient tendues à certains endroits. Un détail amusant : le cœur même du corps d’élite nazi se protégeait des moustiques… un détail auquel on ne pense jamais. L’histoire enseignée est trop souvent un pâle concentré de chiffres sans substance…

Pour la communication, un réseau de câbles enterrés était déployé. Il en reste par endroits. Des pompes servaient à extraire l’eau qui filtrait dans les bunkers. Elle était évacuée par un réseau de tuyaux au cœur du béton. Idem pour l’air, extrait tantôt par des souffleries, tantôt par simple dépression. Josef nous indique les caves sous-terraines destinées à stocker la nourriture, ainsi qu’une gigantesque place destinée à faire cuir la viande. Là, le bâtiment des télécommunications. On y utilisait la fameuse machine à coder Enigma. Là, le bâtiment des archives. Là encore, celui des officiers, des sous-officiers. Une salle de conférence. Ici, la cantine. Des pavés restent encore par endroit, sous la terre et les branches, reliant tous ces bâtiments. Un peu à l’écart, un cinéma.

Un cinéma…

‘Et ce n’est pas tout : il y avait aussi un casino, salon de thé, on le verra et une orangerie, attenante du bunker d’Hitler’.


Ce lieu était vraiment une petite ville.

Josef nous indique encore d’autres bâtiments, les casernes, les garages dans lesquels étaient entreposées les voitures officielles pour se rendre ou accueillir des personnages illustres à l’aérodrome d’à côté.

Une fois de plus, nous nous demandons comment un tel lieu pouvait rester inconnu.

‘Rappelons tout de même que le site était en Allemagne à ce moment-là. Ensuite, il ne faut pas oublier que tout était recouvert de terre… vu du ciel, on ne voyait donc que branchage et herbe ! Pour ce qui est des habitants alentours, c’était tout simplement une zone interdite. Et si quelqu’un s’en approchait de trop près malgré les champs de mines, les soldats tiraient à vue. Les gens ont longtemps pensé qu’il s’agissait d’une usine chimique ou quelque activité industrielle secrète. Personne ne se doutait de rien, imaginer qu’Hitler et compagnie loge à côté de chez soi... Ce n’est que peu de temps avant que les russes ne prennent le dessus, que les habitants ont entendu de formidables explosions. Ce sont les nazis, quand la retraite est devenue inéluctable, qui ont dynamité ce complexe : il ne fallait rien laisser derrière eux, ni infrastructures ni archive ni rien. Il faut se rendre compte : le bunker personnel de Hitler a été dynamité avec plus de 4 tonnes de TNT ! Un bunker avec des parois de 8m de béton ouvert comme une coquille de noix : cela a creusé un véritable cratère… vous allez voir.’



Nous avons bien du mal à imaginer.
Bunker de Hitler, de Göring, bunkers d’invités d’honneur (Mussolini y aurait séjourné), tout ceci nous reste abstrait... et puis, comment en arrive-t-on à loger dans un cube avec des murs de 8m de béton ??


Josef hoche la tête, et me pose la main sur le bras avant de reprendre.

‘Au début, ce n’était que pour se réfugier en cas d’alerte. D’ailleurs, vous voyez, là, il y avait le casino comme je vous le disais, et là, l’orangerie. Il y a même une photo où on voit Hitler juste ici, avec ses chiens. Eva Braun n’est jamais venue, mais Göring était logé avec sa famille, juste ici, dans un véritable palais. La vie était normale en fait… c’est après, au fur et à mesure des revers que le führer serait devenu peu à peu fou. Il commençait à se sentir de plus en plus menacé, il s’est fait construire un autre bunker encore plus épais, il en sortait de moins en moins jusqu’à y prendre ses repas et ne plus en sortir’.


‘Devant la démence de plus en plus flagrante du führer, certains officiers ont commencé à fomenter un complot, projetant tout simplement de l’éliminer. Après de nombreuses tentatives manquées, l’un d’eux, Stauffenberg, a profité d’une réunion au cœur du Wolfsschanze pour mener ce projet à exécution, faisant exploser la salle de réunion en présence du führer : l’attentat fut raté de peu, ce dernier étant tout juste légèrement blessé. Il y a un nouveau film qui raconte cette histoire et qui est sorti il n’y a pas longtemps, peut-être l’avez-vous vu, il s’appelle Walkyrie, du nom de l’opération de résistance qui devait renverser le régime nazi de l’intérieur’.




Oui, nous avons entendu parler du film… mais là, on parle pourtant de faits réels... et malgré la plaque commémorative posée non loin de là, nous avons bien du mal à réaliser.

Soixante-dix ans se sont écoulés.

Devant nous ne restent plus que ces coquilles de noix éventrées au cœur desquelles de minuscules salles glougloutent : des stalactites se sont formées à l’aplomb des traverses d’acier survivantes, et la mousse recouvre peu à peu ces tristes constructions.




Des visiteurs, petits plaisantins, ont ajouté sous des parois en dévers des cannes de bois pour faire ‘comme si’ ces minuscules branches de noisetiers soutenaient cette masse de béton. Les moustiques nous tournent autour, voraces…



Non, sérieusement, comment s’imaginer ce qu’était ce lieu il y a soixante-dix ans ?


En clôture de visite, Josef nous emmène toutefois dans une salle dans laquelle une petite maquette poussiéreuse représente ce que devait être le site à l’époque. Ultime tentative de concrétisation. Il a même pris une baguette, comme le ferait un professeur d’école… ou un stratège militaire.




L’avalanche reprend : noms d’officiers, dates, chiffres, c’est reparti… Josef est retombé dans sa peau de guide et malgré tout son zèle, tout ceci reste un tissu d’abstraction.

Bizarrement, il n’y a que cette question qui nous reste en tête :

‘Comment en arrive-t-on à loger dans un cube avec des murs de 8m de béton ??’


Voyant que nous ne réagissons plus, ou par d’automatiques hochements de tête pas toujours bien synchrones, Josef rigole, repose sa baguette et nous raccompagne vers la petite cabane des guides, demandant si son allemand n’était pas trop mauvais.

Au fur et à mesure que nous nous approchons, nous entendons notre klaxon à poire. D’autres visiteurs contemplent notre drôle de machine, et n’ont pas pu s’empêcher de toucher. C’est une bonne transition.

Nous discutons encore un peu, à la polonaise (c’est-à-dire en se faisant tripotter sans cesse les bras par celui qui parle), en attendant que l’averse passe. Josef nous donne sa carte de visite, nous offre quelques bonbons pour avoir des forces pour la route.

Il pleut un peu moins fort. Le moment de repartir.




Les pneus qui collent sur le bitume, les cuisses picorées à la chair de poule, l’air qui se densifie et refroidit… c'est reparti pour un tour sous la pluie.

La tête bien rentrée dans les épaules, le nez collé au-dessus du guidon, nous regardons placidement ce qui se déroule sous nos pieds, nous répétant déjà comme une litanie :

‘Comment en arrive-t-on à loger dans un cube avec des murs de 8m de béton ??’

samedi 1 octobre 2011

100ème post : Le réceptomobile – ou pourquoi voyager à vélo ?


Sentir le vent, le soleil, la fraîcheur enveloppant le ruisseau,
Sentir l'odeur fruitée d'un champ de fougère, de la sève du pin, de la fraise des bois,
Entendre le chant d'oiseaux inconnus, les vagues de la mer, le bruissement de la brise dans le feuillage.

Sentir sur les bras les confettis ou les bulles savonneuses des jours de fête,
Sentir le parfum alléchant d'un gâteau au four, d'une soupe sur le feu un jour de pluie, de draps qui sèchent sur un fil par beau temps,
Entendre les enfants de la cour d'école à l'heure de récré, la guitare du musicien sur la grande place, le carillon des cloches des campagnes ou de villes.

Et voir...

Les gens se promener, se baigner, se rendre au travail, faire leurs courses,
Attendre un train, un bus, acheter des fleurs, du pain,
Tailler un rosier, ajuster un pavé, arroser le jardin,
Lire le journal, regarder dans le vide sur un banc ou une balancelle...

Des jeunes se saluer du poing, de jeunes filles se rassembler au dessus de l'écran d'un portable, des enfants jouer à un-deux-trois soleil,
Des parents qui bercent leur enfant dans le parc, des femmes qui chantent en cueillant, des grands-mères qui jacassent devant le parvis jour de messe, le curé traverser la rue...

Des hommes se battre au poing, une femme crier, un enfant pleurer...



Au fil des centaines de kilomètres que permet de parcourir cette formidable machine, dans le creux du champ d'espace et de temps que nous balayons à son bord, tous sens libres et déployés comme un filet à papillon, ce sont toutes ces expériences qui s'offrent à nous, variées, imprévues, réelles...

Une accumulation de sensations, de surprises, et au fur et à mesure du Voyage, une certaine idée du réel...

… une certaine idée de la Vie.
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