dimanche 18 mai 2014

Le bonheur : conclusion

 
Ne conclue-t-on jamais ?...
 
Tandis que la fin du voyage approche à grands pas, cette grande question du bonheur à laquelle nous nous sommes attelés depuis les premiers kilomètres prend chaque jour de plus en plus l’allure d’une montagne inaccessible : nous en devinons les contours, traçons par l’esprit certains passages, mais elle reste si vaste et nous avançons si lentement qu’il nous semble parfois ne jamais devoir en atteindre le sommet… comment alors ne pas trembler au moment de ‘conclure’ ? 
 
Ne conclue-t-on jamais ?...
 
Assurément non.
 
Ce matin, les jambes tournent bien. Il fait frais. Il a plu durant la nuit.
La campagne somnole encore : les prés s’évaporent gentiment, tandis qu’à l’orée des bois, les feuilles égrainent sans impatience les dernières gouttes accrochées à leurs pointes. Les troupeaux semblent statufiés. Seules mandibules et extrémités de queue s’animent légèrement.
Aucun bruit. Quelques chants épars… et quelques gravillons projetés discrètement sur la carriole.
L’air frais caresse les joues, tandis qu’à l’intérieur de nos vestes, le moteur tourne et nous réchauffe de l’intérieur.
Nous surprenons 2 renardeaux en train de jouer, qui ne remarquent même pas notre présence.
 
C’est à peu près tout…
 
Les rencontres de ces dernières semaines nous habitent entièrement. Légères… agréables. Diverses.
 
Réconfortantes
 
 
Celles-ci se mêlent, se juxtaposent et s’émancipent, se superposent et s’opposent… dans le demi silence qui entoure notre progression, tout juste rythmé de quelques gravillons discrètement projetés, des évidences naissent… malgré nous.
Des évidences aux allures de vérités, qui semblent donner aux battements de cœur quelque chose de profondément inébranlable… en cet instant, pas un seul soupçon de doute. Pas une once de crainte, ni de réserve.
Sensation à la fois fascinante et terrifiante de la ‘certitude’…
Sans prévenir, tout semble être ‘là’.
 
Comme le disait malicieusement Erik, assis parmi les débris de Tacheles : ‘C’est là, juste sous tes yeux’…
 
Ca a toujours été ‘là’, sous nos yeux...
 
 
Qu’est-ce que le bonheur ?
 
A contempler la montagne depuis la plaine, comment évidemment ne pas être découragé…
La montagne se gravit pourtant : à notre mesure, avec assiduité, en avançant, petit pas après petit pas.
 
De même, il faut sûrement abandonner tout espoir d’atteindre cette ‘question du bonheur’ en l’attaquant de front. Se contenter de petits pas. Atteindre quelques cols intermédiaires, et poursuivre toujours la route.
 
Ces cols intermédiaires : toutes ces rencontres que l’on a faites, avec pour chacune d’entre elles, un fragment de réponse. Des fragments aux contours difformes, éléments inintelligible considérés unitairement, mais qui, comme des pièces de puzzle, combinés les uns aux autres, révèlent quelque relief jusqu’alors indiscernable.
Un relief que l’on avait pourtant jusque-là toujours ‘vu’, par bribes… inconsciemment.
Sans le reconnaître.
 
Le bonheur est solitaire.
Evidence…
 
Une évidence telle qu’une fois formulée en mots, je ris de constater que cela avait pu m’échapper jusqu’à présent… je ris tout en pédalant.
Tandis qu’autour de moi, l’Estonie défile, je suis ailleurs…
 
Le bonheur est solitaire : c’est en soi qu’il faut le rechercher. Se laisser guider par son sentiment profond… tout commence par là. 
Le bonheur n’est pas chose aisée. Il est très difficile de la trouver en soi, il est impossible de le trouver ailleurs’.
Cette maxime de Bouddha, entendue je ne sais plus où, ni quand, gravée quelque part depuis, résonne en cet instant d’une lumière nouvelle : ‘il est impossible de le trouver ailleurs’
 
‘Le bonheur n’est pas chose aisée’…
Autre évidence.
 
Il me semble qu’en unissant ces deux fragments, un chemin considérable est déjà parcouru…
Sûrement le savais-je déjà… oui, il me semble en effet l’avoir toujours su.
 
Et pourtant, il me semble que jamais je n’aurais jusqu’à présent été en mesure d’énoncer de telles évidences.
 
Et tandis que ces évidences s’imposent d’elles-mêmes, chassant un à un les nuages qui les dissimulaient, je reconnais ceux-ci tandis qu’ils s’évaporent (‘ne serait-il pas plus intéressant de s’intéresser aux obstacles ?’ avait avancé Erik…).
 
La première erreur consiste évidemment à s’en remettre à d’autre pour être heureux.
S’en remettre à ‘on’… à ‘tout le monde’. A cet être indistinct et omniprésent, qui à coup sûr, saurait mieux que nous… s’en remettre au grand nombre. A de grands borgnes.
Leur obéir, gesticuler, suivre, poursuivre, s’essouffler…
Accumuler, amasser, avoir et s’endetter.
S’aliéner…
 
 
‘le bonheur est une chose trop précieuse pour être confié à autrui’, autre citation d’un certain Dalaï Lama… et pourtant, combien déjà s’y perdent ?
 
 
 
Autre erreur, autre espoir : croire que le bonheur est une chose facile.
‘Il est très difficile de la trouver en soi…’
 
Combien se perdent en route, séduits par les sirènes de la facilité ?
Séduire se dit verführen en allemand : il y a l’idée de guider (führen) tout en déviant de la trajectoire (‘ver’)…
Non, le bonheur ne semble pas une chose facile.
Le plaisir, ce ‘bonheur des fous’ peut être facile. Le bonheur, non.
 
Elever sa fille seule. Ywonne.
A coup sûr, une chose qui n’est pas facile, et c’est pourtant son bonheur. Divorcer et revenir au pays. Une nécessité solitaire. Qui n’a rien de ‘facile’…
Pédaler des heures durant. Robert.
Un effort physique qui en épuiserait plus d’un rien que par la pensée. Et pourtant, son bonheur. Sa ‘passion’… les heures consacrées à sa boutique. Du travail.
Ces soirées de guitare, ces suites d’accords réconfortantes. Vincent.
Là aussi, avant d’être suite d’accord, ces mélodies ont été heures d’apprentissage, de douleur de poignet trop raide, de répétition… de même ces aller-retour dans la maison sur un monocycle avant de pouvoir monter un spectacle. Heiner.
Qui ne s’est pas laissé décourager par de séduisantes sirènes (‘il est trop tard pour apprendre’…).
 
Apprendre… créer.
Des masques ou des totems.
 
Rien de ‘facile’.
 
Des suites d’essais. Des suites d’échecs au regard de la ‘perfection’… des suites de ‘victoires’ au regard des tentatives personnelles précédentes.
Ici encore, à quoi et à qui s’en remet-on ?
 
Le bonheur est solitaire.
Il n’a donc pas à être démontré et se suffit à lui-même.
 
Je reconnais ici un joli tour de passe-passe de nos sociétés occidentales… où ‘bonheur solitaire’ et ‘bonheur individualiste’ sont confondus.
Si la première étape consiste à exhorter chacun à être heureux, dès le plus jeune âge (une aspiration naturelle qu’il n’est pas difficile d’encourager) et la seconde à lui donner les clefs  de ce bonheur (nécessairement consumériste et matérialiste), la troisième consiste en effet à exacerber l’individualisme et le culte du ‘moi’, en opposition aux autres, afin que cette poursuite du bonheur devienne une ‘revendication compétitive’ et puisse se renouveler sans cesse…
Dès lors, l’exercice de ‘construction’ du bonheur se réfère en effet à autrui.
Cette construction se démontre, se positionne, se  classe, se réfère, sur une base de classification constamment renouvelée : dernière innovation technologique, dernière publication qu’il faut avoir lue, dernière sortie de film qu’il faut avoir vu, etc…. une course effrénée sans fin au rythme toujours accéléré, qui s’apparente de très près à ce levier des plaisirs qui ne durent pas, activé avec toujours plus de frénésie.
 
Vivre, expérimenter demande du temps.
 
Une nouvelle évidence.
 
Ce rapport au temps.
 
Combien d’années consacrées à un même but avant que ne puisse se concrétiser ce rêve solitaire d’un ‘Europas Parkas ‘ ou d’un musée de l’ambre ?
Combien de temps pour l’éducation d’un enfant ?
Combien de temps pour monter un spectacle de monocycle ?
Combien de temps pour rejoindre Berlin à St-Pétersbourg à vélo ?
Combien de temps enfin pour quelques accords de guitare, un masque de bois ?
 
Plus assurément qu’une course effrénée pour constamment ‘être à la page’ n’en laisse.
 
 
 
Comment alors quitter la grande course des plaisirs ‘partagés’ et s’engager sur ce chemin solitaire de construction de ‘bonheur’ ?
En commençant par ne rendre des comptes qu’à soi-même. A se libérer.
S’émanciper de ces guides invisibles, ces prescripteurs omniprésents.
En commençant par se faire confiance. S’écouter. Apprendre à se connaître… trouver (ou retrouver) la paix en soi, afin de ne pas se mettre en danger malgré soi, au fin fond de la Pampa.
En commençant par trouver en soi, dans ce dialogue solitaire, les sources de joie, de paix et les ressources pour y accéder par soi-même.
Découvrir ces capacités par l’expérience.
 
Ne pas avoir peur !
 
Se lancer sur un vélo sans roulettes. Expérimenter.
Malgré quelques chutes, recommencer. Puis un jour, grimper la côte du village, puis celle du canton… se frotter à une autre, encore plus importante et ainsi de suite. Faire l’expérience des échecs. En comprendre les raisons, travailler encore pour repousser ces limites.
 
Développer l’autonomie.
 
'I have eyes..... I can see,
I have ears... I can hear,
I have legs.... I can walk (or ride a bicycle !),
 
and I have hands..... I can do'
 
 
Pour reprendre l’expression d’un célèbre philosophe, à l’image de ces pays baltes, ballottés par l’histoire et qui ont finalement développé une certaine indifférence vis à vis des grandes idéologies, tout en garantissant l’essentiel au sens littéral du terme: apprendre en somme à ‘cultiver son jardin’…
 
Jamais jusqu’à présent toutes ces choses ne m’étaient apparues avec une telle clarté, une telle évidence
 
Comment en être certain ?
 
… je ne saurai le dire, et pourtant, il me semble bien, comme le disais Erik, que… ‘tout est là, sous nos yeux’…
 
… et dans nos mains.
 
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